Seul ensemble.

Les semaines passent. Je cours davantage que je ne l’écris. Notre groupe d’entrainement demeure bien que les écarts de niveaux se creusent drastiquement. Je me rapproche du niveau de Julien, Guillaume talonne de près Laurent qui tend à s’échapper, devant, de plus en plus lointain, Ludo passe le mur du son avec un 10 kilomètres en 36 minutes et un 20 kilomètres en 1H19.

Quant à moi, j’inscris de nouveaux « records » personnels, autant de petites médailles et de silencieux dossards qui viennent se placer discrètement dans mon placard à vêtements.Quelques 45 minutes sur 10 kilomètres, 1H36 sur 20 kilomètres. Mais aussi des déconvenues, tout n’est pas linéaire et c’est bien ainsi.

A ce stade, en outre, plus aucun de nous n’a vraiment le même niveau. Aussi, si les entrainements sur piste ne posent aucun souci comme chacun va à son rythme, il ne peut en être de même pour les sorties de footing. Aussi avons-nous trouvé cette parade visant à nous inscrire dès que nous le pouvons à une course. Une course présente l’avantage de se mettre dans des conditions particulières de concentration et à chacun de réaliser un entrainement qui lui correspond. Une course c’est l’échange de sms à 5H du matin devant son gâteau énergétique. Une course c’est le billet en papier recouvert de scotch avec les temps de passage. Une course c’est presque un match en équipe !

Ludovic est le premier et le meilleur de notre équipe. Moi, je suis la dernière et la plus mauvaise. Nous sommes théoriquement et pratiquement loin. Mais paradoxalement, nous sommes en réalité très près. Durant les courses, je lui disais récemment  que je pensais à lui durant le parcours et que je m’amusais en voyant une branche, un panneau kilométrique, une montée, en me disant « tiens, il est déjà passé là, lui« . Je regarde quand la course le permet les coureurs au loin et je m’interroge: Est-il parmi eux, déjà? Ou plus avancé encore? 

Lui aussi y pense, il sait que plus tard, bientôt, quelques ou plusieurs minutes après, je serai à mon tour là où il est. Je pense à Ludovic, mais je pense aussi à Laurent qui souvent me rattrape et me dépasse dans un encouragement sur la fin du parcours, je pense à Guillaume qui avance à son allure régulière inexorablement irratrapable, et je pense à Julien qui n’est pas loin devant et parfois je me dis que je vais peut-être le retrouver- un de ces jours prochains, s’il n’y prend pas garde, je le retrouverai.

Les entrainements communs consolident les muscles et les coeurs. Le lien se renforce au cours des fractionnés. Nous sommes tous seuls durant nos courses aujourd’hui, mais notre compagnonnage nous relie. Nous sommes seuls, mais ensemble. Nous sommes un seul ensemble.

La course à pied est sans doute une juste allégorie de l’existence. On court comme on vit: toujours seul. Mais savoir, sentir, se souvenir, que d’autres sont passés ou passeront par là, sans toujours donner du sens aux choses, donne simplement, parfois, le sourire. Et il n’en faut pas davantage.

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Courir dans le désert

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Certaines périodes de l’existence ressemblent à d’immenses déserts qu’il faut traverser. Le soleil y brûle cruellement en journée, la nuit y est silencieusement glacée. On trouve ça et là quelques oasis, dont on ne sait jamais trop s’ils furent réels. On reprend inlassablement la route chaotique sans certitude aucune que celle-ci finira jamais ou que les oasis précités reviendront. La soif d’espoir intarissable ne soulage guère les pieds lourds accrochés au sol, lorsque le sable s’infiltre insidieusement et entrave le déplacement. On pourrait parfois croire que des grains de sable se sont glissés dans l’âme comme celle-ci, devenue subitement trop pesante, nous démange.
Comment gratter l’âme? Je cherche encore l’outil magique. Le gratte âme qui retirerait les salissures et les poussières de nos misères pour ne laisser que l’éclat de nos joies. Noël vient, l’objet sera en bonne place sur ma liste au Père Noël puisque Dieu semble aux abonnés absents.
En attendant cette trouvaille révolutionnaire, j’ai retrouvé récemment mes Adizero, somnolentes dans le placard depuis le début de l’été.
Elles ont semblé interloquées de me voir encore en vie. Mais puisque de vie il est et sera toujours question, il convient d’en faire quelque chose, précisément.
Il est difficile de trouver un chemin quand le soleil aveugle et la nuit tétanise. Les tentatives sont maladroites. Mais qu’avons-nous d’autre à notre disposition que l’essai? La vie au quotidien, celle que nous connaissons tous, n’a aucun plan d’entrainement, nous sommes lancés dans une immense course d’endurance et certains présentent assurément plus d’aptitudes que d’autres.
Mais l’aptitude n’est pas évidemment une chance. « Quel que soit ton 100%, donne le » disait le déchu Lance Armstrong.
Je reste fidèle au rêve qu’il incarnait.
Je reste fidèle au principe de rêve, malgré les morsures du réel. Les blessures, les déchirures rendent la course plus pénible, elles font douter, mais elles ne sauraient signifier qu’il faut s’arrêter et faire demi-tour.
Petit à petit, avançons donc.
Et pour avancer plus vite, j’ai fait simple, modeste et discret. Je me suis inscrite au semi-marathon et au marathon de Paris 2013.
La nouvelle n’a plus étonné comme j’ai déjà bouclé un marathon et un semi. Et pourtant, c’est bien l’éternelle inexpérience. D’abord parce que j’ai perdu une bonne partie du peu de niveau que j’avais acquis et ensuite car les cartes ne sont plus les mêmes.
Mon premier marathon avait été préparé avec mon mari, excellent coureur et coach attentif.
Celui-ci le sera seule.
Les routes se séparent, les courses se font en parallèle et puis certains n’étaient finalement pas dans les mêmes sas de départ. Aussi, chacun devra courir selon son niveau, ses possibles, ses envies, ses handicaps et son équipement, avant de tous nous retrouver sur la ligne d’arrivée.
D’ici là donc, comme j’ai déjà commencé à le faire, il faudra sortir seule le matin avant d’aller travailler, trottiner seule dans les allées du bois le soir venu, quand il neigera à nouveau, et puis me contenter de moi-même durant les séances longues du weekend, avant de rentrer me pelotonner au chaud.
Il est bien difficile de tenir les promesses qu’on fait aux autres, mais les plus compliquées demeurent encore celles que l’on se fait à soi-même, à l’abri du jugement de l’autre, au delà de sa déception.
C’est bien de cela dont il s’agit: ne pas s’abandonner sur le bord de la route. Faire une bonne équipe dans la solitude avec soi-même. C’est aussi cet enseignement que peut offrir la préparation d’un marathon. C’est la pari que je fais.
J’ai commencé à courir pour fuir les monstres de placard. Il n’aurait pas fallu s’arrêter.
Parce que la vitesse garde le mouvement, que le mouvement protège de la chute, que chaque pas de plus raconte l’histoire, même minuscule, que reculer c’est se perdre, et que les fourmis dans les jambes font oublier les « gratouilles » de l’âme.
Subterfuges et stratagèmes. Arrangements et agencements.
Et car comme le dit le chanteur en vogue et en colère: ce qui ne tue pas rend têtu.

Keep it real.

Cette année, les souris hibernent tôt…12 Octobre et j’ai commencé à roupiller…Depuis le début du mois, j’ai couru en vrac autour de 35 kilomètres…Tu vas pas te fouler une patte la souris! Ce soir, je vais aller tester ma nouvelle acquisition, une superbe lampe frontale rose :-), puisque la nuit rattrape déjà les séances en soirée. L’hiver vient.

Après avoir tergiversé quant à la possibilité de m’inscrire au marathon de Paris en avril prochain, la décision est prise de ne pas le faire. Pourquoi? D’abord parce que l’ambiance à Paris est un poil tristounette, c’est du moins mon sentiment en tant que spectatrice de cette course et également des 20 kilomètres de Paris. Et au surplus, toujours pour avoir bien observé les gens dimanche dernier, je trouve-et cela n’engage que moi- que ça se la « turbo raconte gravement à dix milles ». Voilà, c’est dit. Autant à Berlin, l’ambiance est globalement mortelle, entre les spectateurs, tous les étrangers euphoriques, l’esprit sportif, couplé au fait que c’était mon premier rendez-vous, autant à Paris, j’ai été choquée de voir, pas plus tard que dimanche dernier, des mecs littéralement défoncer des barrières pour accéder à leur sas, en beuglant comme des ânes du Poitou ( pardon pour eux) pendant que les autres coureurs leur balançaient des sacs en plastique et autres objets divers dans la face pour les insulter…

On est loin de l’esprit sportif qu’on attend au départ d’une course. Vous me direz  » on n’y pense pas quand on y est, on est dans sa course « . Oui, mais quand même. C’est ennuyeux ce stress palpable,  on ne parle pas d’émulation, de pression sportive: on se dirait dans le RER A. Et comme je prends de fait les transports en commun tous les jours, ce n’est pas pour en remettre une couche le dimanche. La course à pied, à mon niveau de souris, doit rester un plaisir simple et modeste. Et il devrait en être de même pour tous les mecs qui courent pour le plaisir, précisément. On aura beau se balancer toutes les flaques d’eau de la terre dans la tronche et se bousculer à l’envi sans s’excuser, on ne va gagner le marathon ou n’importe quelle autre course. Alors quoi? Quand le manque de civisme rattrape même un sport aussi « évident  » que courir, ça me dresse les poils des pattes. Bah si.Or, j’ai vraiment le sentiment que la course à pied en compétition perd de sa simplicité et de son bon esprit à mesure qu’il se généralise. Devenu un sport « tendance », citadin aussi, qui brasse de plus en plus d’argent, les courses médiatisées ont peut-être, du même coup, tendance à perdre de leur esprit originel,  de leur essence simple et brute, humaine et libertaire. De ce fait, si je dois refaire un marathon, je pense que je m’orienterais davantage vers un événement plus petit, plus confidentiel, plus modeste( genre celui de Vincennes en Octobre, si tant est qu’il soit petit? Ou en province peut-être, où comme me le faisait remarquer le Shah, les sous donnés pour l’inscription sont bien utiles) ou alors carrément à l’étranger, histoire de coupler sport et tourisme et ne pas trop attendre de la course seule.

Au delà de ce constat, un peu désabusé, j’ai pensé que l’année prochaine serait finalement l’année de la progression. L’année dernière, j’ai bossé dans une certaine « urgence » pour arriver à mon objectif de Berlin. En 2012, je vais tâcher de me focaliser sur une progression plus régulière et reprendre aussi une certaine forme de flexibilité et du coup, liberté, en ayant juste le plaisir de courir sans suivre un plan, un régime ou même une montre. Ainsi l’année d’après ou la suivante, je verrai bien ce que raconte le marathon. Cela ne veut pas dire que je ne ferai pas une course de ci de là pour me motiver, m’étalonner,  mais en fait de marathon, le prochain rendez-vous sera plus mûri. Aujourd’hui, je sais ce que cela coûte et bien que je sois prête à ré-investir, je ne tiens pas forcément à refaire ce que j’ai déjà fait. Ainsi, peut-être que dans 2 ou 3 ans, je pourrais réellement faire moins de 4H00 et vérifier la progression, effectivement. Car en réalité, la vie est longue, il n’y a aucun mal à être un peu patiente, d’autant que ce n’est pas là une de mes qualités.D’ici là, je cours avec plaisir avec ma pote Sandrine qui carbure à 13kms/h, donc elle s’adapte à moi, la pauvre, mais l’année prochaine l’objectif pourrait être de simplement tâcher de rattraper l’écart. Je vais aussi continuer à essayer de suivre mon Shah et aller faire des visites régulières au stade, car les fractionnés, « ça marche ». Tout cela pour dire que je vais bien sûr continuer à courir et que je continuerai à venir vous raconter mes péripéties et tergiversations. En plus, comme je le disais, l’hiver vient, il va bientôt faire nuit à 16H et froid à en perdre ses doigts de pied. Je sais qu’on va bien rigoler. Mais si. Enfin vous à me lire plus que moi, en fait…

« Vas y viens, laisse tomber, ça sert plus à rien ».

Alors je pourrais vous raconter que je suis passée à 10.3 kms/heure de vitesse, que les fractionnés je les fais entre 12 et 13, que je fais 56.36 aux 10 kilomètres, que je suis contente et tout…Mais j’ai mieux sous la pédale…Du challenge de fou qu’on a eu, mon Shah et moi dimanche soir…Et j’ai nommé? Le dégât des eaux !

Au départ, on était tranquilles au lit, à s’endormir à la cool, après un bon petit week-end.Vers minuit, un violent orage a éclaté. D’un ton nonchalant, je fais remarquer à mon gentil Shah, que « Oooh, tiens regarde ça coule par làaa, dans le couloir… ». Mon Shah se lève, il regarde, l’œil déjà plein de sommeil…Et puis il lâche un gros « OH PUTAIN ! » et monte en trombe dans la chambre du deuxième étage, au dessus de la nôtre. Je ne comprends pas bien cet empressement soudain. Mais une poignée de secondes plus tard, je comprends que ça ne va pas fort quand j’entends un hurlement me dire : « Anso ! Vite apporte des bassines, yen a partout, la vache ! »…

Des bassines? Mais comment ça? …Ah d’accord…Je pars en trombe à mon tour, choper le seau, seul et unique qu’on possède et je monte voir l’ampleur du problème…Assurément, un seau ne va pas suffire…Sans le savoir, on s’entraine pour l’Ironman, épreuve natation pour commencer…Je redescends les deux étages, je chope des saladiers. Bah oué. On a que ça. Et je remonte, non sans revenir bardée de toutes les serviettes possibles du placard, comme une grosse mule du Poitou.

Commence alors la guerre mentale, ou comment vider un récipient toutes les 30 secondes par la fenêtre, alors qu’ils se remplissent inexorablement en 20 secondes. L’eau s’engouffre à la vitesse de l’éclair, et c’est bien le cas de le dire! A noter qu’on verra après que la gouttière était bouchée et avait en prime, un gros trou. Au top.Toute l’eau de l’orage galope donc dans la maison. Comme le niveau monte, les plombs sautent, on se retrouve dans le noir à faire un relai improvisé.Les serviettes n’y suffisent plus, les respirations commencent à fatiguer. En fait, on est sur une sacrée course de fond.Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, on entend un petit bruit caractéristique qui indique que l’eau a maintenant traversé le plancher et que c’est à présent la douche dans notre chambre…Mon Shah descend et constate la catastrophe. Il vient me prendre un saladier et quelques chiffons détrempés, une légère pronation de fatigue se faisant sentir…Il fait nuit mais je peux lire le désespoir dans ses yeux. Là, on a mangé le mur. Enfin pas tout à fait en réalité. Le mur, c’est surtout quand il est descendu dans le salon et a vu que l’eau était passée jusque là, et que, cerise sur le gâteau, l’eau du jardin s’était engouffrée par la porte pour faire un effet bassin parfaitement cosy entre les canapés en cuir et le matériel Hifi…

Là, mon chat est remonté, le pas lourd. Le relai a repris dans la chambre du haut, à tordre de la serviette et vider de la couscoucière, à poil ( je rappelle qu’on était au lit tranquille, juste avant!), dans le noir. Bien entendu, à un moment, on s’est foncés dedans et on a pété un saladier, sur la main du Shah. Couple au bord du drame ?A cet instant, il y a eu la petite voix. La petite voix de l’abandon. Et mon Shah m’a dit :  » vas y viens, laisse tomber, ça sert plus à rien « .

Quoi?! Are you joking or what? ! Ça sert plus à rien? Tu quoque mi chatouo ? Et là, toutes les séances de fractionnés de la terre me revinrent. Les séances l’hiver quand ça gèle et que tu glisses comme un con sur le sol. Les séances du dimanche matin où tu penses à ta couette. Les séances à 8kms/heure, où ça semble servir à rien. Les blessures, les douleurs. Tout ce bordel. Et toutes les fois où je me suis dit:  « vas y viens, laisse tomber, ça sert plus à rien ». Alors j’ai répondu avec l’œil du tigre luisant dans la pénombre: « Non ! On lâche rien ! Ça sert ! On a que les vêtements de pourris, c’est pas grave, ça se lave, mais la télé là, nos livres, les photos, et, même tout le reste, tout ce qu’on retire, ça compte, on continue! Putain !« .

Putain, ça sert toujours à appuyer le discours j’ai remarqué. D’une manière ou d’une autre, d’ailleurs.Le chat m’a regardé, un peu surpris, et puis a attrapé une serviette sans rien dire. Le relai a repris spontanément. En moi-même, je me suis dit qu’il fallait quand même que ça s’arrête car on n’allait pas tenir non plus bien longtemps comme ça… On a « tenu comme ça » pendant une bonne vingtaine de minutes et puis la pluie s’est calmée.Peu à peu, on a commencé à éponger pour quelque chose et puis on a fini par sécher le plus gros.Les vêtements, tous trempés, ont été étalés jusqu’au lendemain; où je me suis livrée à une tournée de lessives, séchage, repassage version Extreme Ironing. C’est sûr, on est bons pour les travaux de fond à la rentrée. C’est moyen sympa, ne nous le cachons pas. Néanmoins, ça aurait pu être bien pire aussi.Depuis, le Shah est monté sur le toit pour vider la gouttière et reboucher le trou. En attendant. Et puis, on est retournés courir. Hier, j’ai couru mes 10 kilomètres en 56.36 minutes. Note. Penser à intégrer au moins une galère par plan d’entrainement marathon.