La mauvaise altitude

Au commencement, on m’a détecté un problème d’attitude.

J’attaquais le sol joyeusement avec la pointe, le frôlant à peine, semblant le provoquer, agacer la poussière, rebondir mélodieusement, comme si la douleur n’avait pas sa place, l’économie aucune bribe d’importance, sans poser le talon maladroit en guise d’excuse feinte. La course me semblait ne devoir durer qu’une seconde, à peine, déjà achevée lorsque je toucherai la terre turbulente, rejouant sans cesse, inlassablement, ce même tour, me jouant de moi, et de tout le reste, dans un piaillement inconséquent. Une altitude légère, une pression de débutant. Un vieil homme, qui trottinait lentement chaque semaine près du lac que j’affectionnais m’avait surnommé la biche. Il disait en souriant mollement: «tu n’iras pas loin, petite, avec ce genre d’attitude; corrige donc ton attitude.».Sa voix fut grossie de celle des autres, de l’autre, et puis de lui. Lui aussi disait que mon attitude ne m’emmènerait pas loin et très certainement pas au bout d’un marathon- et très certainement pas au bout de quoi que ce soit. Un an plus tard, enracinée dans un sol silencieux, je finissais cette course suivant le conseil de la raison, me blessant mille fois et plus encore, acceptant cette douleur sourde lancinante comme prix à payer de la réussite tue. Ma foulée rasait le sol, humble et calculée; économe et méthodique. La vieil homme, les autres, l’autre, et puis lui, me dirent que j’avais progressé et que j’étais sur le bon chemin. De stratégie de course en méthodologie existentielle, il n’y a qu’un pas- rasant ou sauté, on ne s’en soucie pas.

Les chemins se croisent, les lacets de nos routes et de nos souliers se font et se défont. Le vieil homme court peut-être toujours à cet endroit, où moi, je ne  vais plus.

J’ai continué mon parcours, gardant en tête les conseils sages qui devaient me mener par delà, moins haut, moins vite, mais plus loin. Le marathon de Paris fut une réussite, mais une entreprise empreinte de complicité que je menais efficacement avec mon ami, mon frère, la jolie rencontre. Si la musique manqua, nous ne nous en aperçûmes pas, tant nos rires de joie couvrirent la probable tranquillité. L’Ecosse, fin septembre, signerait le passage à la solitude et raviverait une question restée sans réponse. Ne pourrais-je pas boucler une distance de 42 kilomètres en courant ainsi, sur la pointe, contre toutes les indications, en seule adéquation avec mon mauvais naturel?La préparation fut âpre et injuste. Je me brisais une côte et me présentais avec une bronchite qui m’avait suivie durant tout un mois auparavant- provoquant mon infortune osseuse. En outre, le parcours du Loch Ness jouait ironiquement sur les changements de hauteur, enchainant côtes assassines et descentes infernales. Je ne parvins pas à tenir l’objectif d’un temps escompté de 3H30. A trois minutes près. 3 heures, 33 minutes et 34 secondes: ce fut à cette vitesse que je pouvais, ce jour là, courir sur la pointes de mes pieds, avec cette mauvaise attitude qui ne mènerait nulle part et me laisserait seule. Il avait raison, ils avaient tous raison; le vieil homme, les autres et l’autre, et puis lui. Cela ne me mène nulle part. Mais qui peut prétendre sans ridicule à davantage? Par delà, il n’est rien de plus, plus loin s’évapore toujours le but, aussi ai-je repris mes petits bonds solitaires, isolée comme tout un chacun peut l’être malgré nos subterfuges, désertée vers le haut. Visant plus élevé, encore et encore un peu.

Les chemins se croisent. Plus de vieil homme, de nouveaux autres, peut-être un autre, plus jamais lui, et déjà elle. Je garderai ma mauvaise attitude. Et puis aussi, le ridicule de ma foulée. Contre cette musique en altitude, je ne veux plus rien échanger.

Massoudy

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Seul ensemble.

Les semaines passent. Je cours davantage que je ne l’écris. Notre groupe d’entrainement demeure bien que les écarts de niveaux se creusent drastiquement. Je me rapproche du niveau de Julien, Guillaume talonne de près Laurent qui tend à s’échapper, devant, de plus en plus lointain, Ludo passe le mur du son avec un 10 kilomètres en 36 minutes et un 20 kilomètres en 1H19.

Quant à moi, j’inscris de nouveaux « records » personnels, autant de petites médailles et de silencieux dossards qui viennent se placer discrètement dans mon placard à vêtements.Quelques 45 minutes sur 10 kilomètres, 1H36 sur 20 kilomètres. Mais aussi des déconvenues, tout n’est pas linéaire et c’est bien ainsi.

A ce stade, en outre, plus aucun de nous n’a vraiment le même niveau. Aussi, si les entrainements sur piste ne posent aucun souci comme chacun va à son rythme, il ne peut en être de même pour les sorties de footing. Aussi avons-nous trouvé cette parade visant à nous inscrire dès que nous le pouvons à une course. Une course présente l’avantage de se mettre dans des conditions particulières de concentration et à chacun de réaliser un entrainement qui lui correspond. Une course c’est l’échange de sms à 5H du matin devant son gâteau énergétique. Une course c’est le billet en papier recouvert de scotch avec les temps de passage. Une course c’est presque un match en équipe !

Ludovic est le premier et le meilleur de notre équipe. Moi, je suis la dernière et la plus mauvaise. Nous sommes théoriquement et pratiquement loin. Mais paradoxalement, nous sommes en réalité très près. Durant les courses, je lui disais récemment  que je pensais à lui durant le parcours et que je m’amusais en voyant une branche, un panneau kilométrique, une montée, en me disant « tiens, il est déjà passé là, lui« . Je regarde quand la course le permet les coureurs au loin et je m’interroge: Est-il parmi eux, déjà? Ou plus avancé encore? 

Lui aussi y pense, il sait que plus tard, bientôt, quelques ou plusieurs minutes après, je serai à mon tour là où il est. Je pense à Ludovic, mais je pense aussi à Laurent qui souvent me rattrape et me dépasse dans un encouragement sur la fin du parcours, je pense à Guillaume qui avance à son allure régulière inexorablement irratrapable, et je pense à Julien qui n’est pas loin devant et parfois je me dis que je vais peut-être le retrouver- un de ces jours prochains, s’il n’y prend pas garde, je le retrouverai.

Les entrainements communs consolident les muscles et les coeurs. Le lien se renforce au cours des fractionnés. Nous sommes tous seuls durant nos courses aujourd’hui, mais notre compagnonnage nous relie. Nous sommes seuls, mais ensemble. Nous sommes un seul ensemble.

La course à pied est sans doute une juste allégorie de l’existence. On court comme on vit: toujours seul. Mais savoir, sentir, se souvenir, que d’autres sont passés ou passeront par là, sans toujours donner du sens aux choses, donne simplement, parfois, le sourire. Et il n’en faut pas davantage.

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Je mets un billet sur ta tête.

Hier s’est déroulé comme prévu le marathon de Paris sur lequel j’étais engagée. Grâce à Good People Run, le réseau social pour coureurs,  j’ai rencontré des copains formidables pour aller courir, tel que Gui le mercredi matin très tôt, Laurent le week-end, beaucoup plus régulièrement Julien, quand son emploi du temps le permet : mais le partenaire d’entrainement privilégié depuis plus de deux mois, à raison de quatre séances par semaine sans exception, c’est Ludovic. Sur le semi-marathon un mois auparavant, nous avions déjà le contrat visant à me faire terminer en moins de 1H45, ce qui fut chose faite en 1H44. Mais sur ce marathon, et pour voir ses prouesses à l’entrainement, nous avions concocté un autre plan. L’idée visait à rester ensemble jusqu’au 30e kilomètre, en me calant sur mon rythme de 3H45 et qu’au 30e il me lâche pour gagner un peu de temps et voir ce qu’il avait dans le ventre. Les semaines passant, je commençais à presque culpabiliser de le « retenir » avec moi jusqu’au 30e, le condamnant ainsi à un temps au dessus de 3H30 qui ne reflétait en rien son niveau véritable.

Alors, lors de la dernière semaine, j’ai eu une idée. S’il me laissait au 30e, et se mettait à courir les 12 derniers bornes à 14.4 kms.h il pouvait finir en 3H30. 12kms à cette vitesse, je l’avais vu le faire à l’entrainement, l’inconnue résidait donc alors dans le fait d’avoir au préalable 30 bornes dans les jambes, même à une allure basse pour lui. Moi de mon côté, avec 1h44 au semi, mon objectif de 3h45 semblait le plus beau à aller chercher à ce moment de l’année.Pour conclure, je lui ai donc dit: « eh bien moi, je mets un billet sur ta tête« . Chose à quoi il a répondu: « soit, alors moi aussi« . J’ai préparé la veille deux étiquettes à coller sur nos montres respectives qui disaient « Je mets un billets sur ta tête… ». Avec un logo en forme d’avion, en référence au surnom de Ludo: l’A380. Si au 30e, nous gardions le billet sur nos montres, alors l’un et l’autre devions tenir nos engagements, bien que nous ne soyons plus ensemble. Notre promesse nous garderait liés dans nos solitudes.

Après le passage apocalyptique pour moi au niveau des quais, ponctués de montées terribles, nous avions cependant déjà remonté de presque 4 minutes sur l’objectif de 3H45. Pour moi, il fallait alors tenir les 12 kilomètres à cette allure sans baisser trop pour garder l’avance ou au moins ne pas trop m’écrouler pour ne pas faire plus de 3H45. Pour Ludovic, 3H30 était touchable de 4 minutes en moins…Alors au 30e, on s’est regardé et puis il m’a dit : « alors? moi je mets un billet sur ta tête !« . J’ai acquiescé en disant que moi aussi. Et alors que j’ai vu partir dans une accélération incroyable mon fidèle copain, j’ai hurlé dans la foule étonnée:

« je mets un billet sur ta tête mon ami !« .

Au 33e km, ma famille et mes proches m’attendaient, j’étais galvanisée. Les quais passés, l’engagement pris, je me forçais à tenir autour de 11.5 kms.h dès que je le pouvais. Sur le chemin, j’ai croisé un copain, Giao, en grande souffrance, que j’ai essayé d’encourager de mon mieux. J’ai pensé à Guillaume parti dans les 3H30 qui devait être presque arrivé. J’ai pensé à Julien qui ne nous avait pas retrouvé au départ et j’ai espéré qu’il allait bien pour son premier marathon. J’ai croisé aussi Grégory de la Runnosphère, qui m’a accompagné quelques dizaines de mètres sur les derniers kilomètres en m’encourageant avec beaucoup de gentillesse. Et dans ma tête, je pensais à mon ami, Ludo.

Il était parti au 30e mais nous courrions toujours ensemble. Mon cerveau a passé en revue toutes les séances faites ensemble, toutes ces fois où on a fait plus que demandé à l’entrainement. Et cette phrase  » je mets un billet sur ta tête« . Entêtant, incontournable. Je savais qu’il ferait 3H30 si je tenais mon 3H45. Mais je voulais à présent garder nos 4 minutes d’avance. Alors, au milieu des presque cadavres et des mines déconfites, j’ai souri. J’ai tapé dans le dos de ceux qui marchaient, j’ai même accéléré quand j’ai vu la fin arriver.

Et je suis moi aussi arrivée. En 3H41 et 14 petites secondes. Ludovic était là. Malgré les demandes pressantes de l’organisation visant à le faire avancer plus loin, il était là. Il guettait sa montre, anxieux, comme à l’entrainement. Je l’ai vu de loin. On s’est tombés dans les bras quand j’ai passé la ligne. Il avait fait 3H29. Je crois que j’ai un peu pleuré. Mon cerveau a déconnecté quelques secondes. Un homme nous a pris en photo tant l’émotion était palpable. Ces semaines d’entrainement, sous la pluie, sous la neige, dans la nuit du soir et du petit matin, tout ce temps passé ensemble à souffrir et nous dépasser, mais rire et partager aussi, c’est tout cela qui nous a porté.

Et le sourire de nos proches, leurs encouragements, leur gentillesse et leur présence, l’après-midi qui a suivi, cette fois tous ensemble, avec Gui et son 3H29, et Julien et son 3H59 pour son premier marathon et pas mal de blessures et autres contrariétés sur son agenda d’entrainement. Nous remettons ça fin septembre.

En attendant, ce jour restera pour moi le jour où j’ai souffert certes physiquement, où il a fallu du mental fort comme sur chaque course telle qu’un marathon, mais ce chronomètre, s’il faut l’attribuer à une chose, et une seule, ce serait définitivement à l’amitié. Je mets un billet sur la tête de l’amitié. Merci mon ami.

friendshipDuo NB

Courir dans le désert

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Certaines périodes de l’existence ressemblent à d’immenses déserts qu’il faut traverser. Le soleil y brûle cruellement en journée, la nuit y est silencieusement glacée. On trouve ça et là quelques oasis, dont on ne sait jamais trop s’ils furent réels. On reprend inlassablement la route chaotique sans certitude aucune que celle-ci finira jamais ou que les oasis précités reviendront. La soif d’espoir intarissable ne soulage guère les pieds lourds accrochés au sol, lorsque le sable s’infiltre insidieusement et entrave le déplacement. On pourrait parfois croire que des grains de sable se sont glissés dans l’âme comme celle-ci, devenue subitement trop pesante, nous démange.
Comment gratter l’âme? Je cherche encore l’outil magique. Le gratte âme qui retirerait les salissures et les poussières de nos misères pour ne laisser que l’éclat de nos joies. Noël vient, l’objet sera en bonne place sur ma liste au Père Noël puisque Dieu semble aux abonnés absents.
En attendant cette trouvaille révolutionnaire, j’ai retrouvé récemment mes Adizero, somnolentes dans le placard depuis le début de l’été.
Elles ont semblé interloquées de me voir encore en vie. Mais puisque de vie il est et sera toujours question, il convient d’en faire quelque chose, précisément.
Il est difficile de trouver un chemin quand le soleil aveugle et la nuit tétanise. Les tentatives sont maladroites. Mais qu’avons-nous d’autre à notre disposition que l’essai? La vie au quotidien, celle que nous connaissons tous, n’a aucun plan d’entrainement, nous sommes lancés dans une immense course d’endurance et certains présentent assurément plus d’aptitudes que d’autres.
Mais l’aptitude n’est pas évidemment une chance. « Quel que soit ton 100%, donne le » disait le déchu Lance Armstrong.
Je reste fidèle au rêve qu’il incarnait.
Je reste fidèle au principe de rêve, malgré les morsures du réel. Les blessures, les déchirures rendent la course plus pénible, elles font douter, mais elles ne sauraient signifier qu’il faut s’arrêter et faire demi-tour.
Petit à petit, avançons donc.
Et pour avancer plus vite, j’ai fait simple, modeste et discret. Je me suis inscrite au semi-marathon et au marathon de Paris 2013.
La nouvelle n’a plus étonné comme j’ai déjà bouclé un marathon et un semi. Et pourtant, c’est bien l’éternelle inexpérience. D’abord parce que j’ai perdu une bonne partie du peu de niveau que j’avais acquis et ensuite car les cartes ne sont plus les mêmes.
Mon premier marathon avait été préparé avec mon mari, excellent coureur et coach attentif.
Celui-ci le sera seule.
Les routes se séparent, les courses se font en parallèle et puis certains n’étaient finalement pas dans les mêmes sas de départ. Aussi, chacun devra courir selon son niveau, ses possibles, ses envies, ses handicaps et son équipement, avant de tous nous retrouver sur la ligne d’arrivée.
D’ici là donc, comme j’ai déjà commencé à le faire, il faudra sortir seule le matin avant d’aller travailler, trottiner seule dans les allées du bois le soir venu, quand il neigera à nouveau, et puis me contenter de moi-même durant les séances longues du weekend, avant de rentrer me pelotonner au chaud.
Il est bien difficile de tenir les promesses qu’on fait aux autres, mais les plus compliquées demeurent encore celles que l’on se fait à soi-même, à l’abri du jugement de l’autre, au delà de sa déception.
C’est bien de cela dont il s’agit: ne pas s’abandonner sur le bord de la route. Faire une bonne équipe dans la solitude avec soi-même. C’est aussi cet enseignement que peut offrir la préparation d’un marathon. C’est la pari que je fais.
J’ai commencé à courir pour fuir les monstres de placard. Il n’aurait pas fallu s’arrêter.
Parce que la vitesse garde le mouvement, que le mouvement protège de la chute, que chaque pas de plus raconte l’histoire, même minuscule, que reculer c’est se perdre, et que les fourmis dans les jambes font oublier les « gratouilles » de l’âme.
Subterfuges et stratagèmes. Arrangements et agencements.
Et car comme le dit le chanteur en vogue et en colère: ce qui ne tue pas rend têtu.

De la médiocrité.

Les semaines passent et le silence investit pudiquement cette place virtuelle. Je continue à écrire pour Zatopek, le journal. Dans le prochain numéro, vous trouverez un beau portrait et deux critiques d’ouvrages. Et puis en fait de course à pied, finalement? J’ai certes continué à courir, mais davantage après les vicissitudes du quotidien, cette fois. La vie est un marathon. Il convient de ne rien lâcher à la faiblesse, tout en sachant ralentir intelligemment lorsque le train s’emballe, se ravitailler aussi quand on peine trop, et ne pas désespérer face aux murs, qui surgissent abruptement.Je remercie ici les membres fidèles et investis de la Runnosphère qui ont envoyé de petits mots dans la nuit.Je pense à Sandrine, à Grégory et aussi à Giao. Je vous remercie de votre présence, de cette main tendue pour saisir le relai de tristesse.

Pour revenir à du pragmatique, j’ai repris un abonnement à la salle de sport qui jouxte mon travail, si bien que je peux aller courir avant ma journée ou couper celle-ci sans aucune pitié sur la pause midi.Il y a un ennui terrible et à la fois un réconfort insidieux à courir sur un tapis roulant.J’en arrive à une conclusion bancale, mais une ébauche d’idée néanmoins.

Peut-être que pour le moment j’aime cette sécurité là, comme si la liberté de pouvoir courir dans le vaste monde m’asphyxiait. Demain, je retournerai en forêt, c’est l’évidence, mais pour le moment, je me regarde en face, dans les glaces de la salle surchauffée, je compte les kilomètres scrupuleusement et j’écoute sempiternellement la même musique. Un ronronnement régulier, une routine disciplinée, un environnement sous contrôle, des visages familiers.Quand la réalité vacille, que tout échappe, on a parfois besoin de tangible, d’aucuns pourraient le qualifier de médiocre.En fait de sérénité, j’en appelle peut-être précisément à la médiocrité, au banal, au pauvre, à l’insuffisant. Comme un tremplin pour rebondir, comme un marche-pied vers le ciel, le temps de se rafistoler les ailes.

Au plaisir de courir ensemble très prochainement.

Vol de nuit

Avant Propos Hors Sujet

Tout d’abord, un peu d’auto-promotion et gonflage intempestif de chevilles. Je suis publiée pour la première fois dans le très sérieux et non moins très sympa magasine Zatopek. Si vous ne le trouvez pas en kiosques, notamment en province, il est toujours possible de le commander en ligne. J’y signe un modeste sujet de deux pages, relatif aux causes charitables soutenues par les coureurs à pied. Pour les prochains numéros, je participerai également mais je vous laisserai la surprise de découvrir les sujets retenus…Tout ce que je peux vous dire dès à présent, c’est que ce sera vraiment très chouette !-Et vous voilà bien avancés, assurément 😉

Par ailleurs, je profite de cet avant propos pour redire que dimanche prochain, je cours le semi marathon de Rueil-Malmaison, la ville de mon enfance, en famille et sans objectif si ce n’est de courir 21 kilomètres, et ce grâce à l’invitation gracieuse de l’organisation, par le biais de la très aidante Runnosphère ! Merci à tous  pour cette joyeuse opportunité. J’y retrouverai entre autres le grand patron survitaminé de la Runnosphère, l’ami Grégory.

Enfin, j’ai récemment fait l’acquisition d’une paire d’Adizero Adios de première génération, sur ce site de déstockage bien fourni. Les chaussures sont arrivées sans encombre, dans leur boite d’origine, sous 48H, en parfait état et j’ai donc pu le soir même aller les essayer dans le bois de Vincennes. Une réelle sensation de légèreté, une fluidité impressionnante, vraiment l’impression d’aller plus vite: ce qui n’a pas été démenti par ma montre Garmin comme celle-ci m’a révélé que j’avais, de fait, pu courir à plus de 11kms/heure pendant une heure. Vous me direz qu’il ne s’agit pas là d’une performance inouïe, même pour une toute petite souris, mais je dois confesser honteusement que depuis ma reprise en janvier dernier, je me suis mal entrainée, courant en moyenne 120 kilomètres par mois, à un rythme très doux. Et qu’en outre, je suis partie 3 semaines en Inde, ce qui n’est pas l’endroit le plus opportun pour faire des fractionnés…Si bien que 11kms/heure, c’est déjà bien, au regard des ressources actuelles, CQFD.

Et sur ces tergiversations décousues, venons en donc au fait.

Vol de nuit

Hier soir, je suis allée courir à 22H. En traversant la ville déserte pour rejoindre les allées du bois de Vincennes, je ne m’attendais à trouver personne. Il me faut tout de go préciser ,afin de vous rassurer, que je ne cours pas exactement dans le bois à la nuit tombée. Les faits divers rabâchés inlassablement dans les médias ont eu raison de mon enthousiasme originel et la crainte, après quelques bonnes frayeurs en outre expérimentées personnellement, a finalement pris le pas sur ma foulée: je me contente désormais de courir en bordure de bois, sur les voies cyclables qui longent aussi la route éclairée.

Bien que je ne rentre donc plus dans la forêt, l’odeur des arbres déborde sur les allées adjacentes. La journée passée semble comme transpirer sur le macadam chaud et le vent léger agacer malicieusement les feuilles. J’ai coupé la musique convenue de mon iPod pour écouter cette surprenante et discrète mélodie. Et puis, alors que je ne m’attendais à croiser aucune âme, j’ai vu des silhouettes arpenter furtivement les bois en trottinant, et d’autres  me dépasser sur les chemins de goudron. Moi-même, j’en ai dépassé quelques unes. D’abord étonnée, j’ai fini par quitter le vide et la torpeur qui m’habitent souvent lorsque je cours- un de mes rares moments de lâcher prise face au réel– pour me demander ce qui poussait ces gens hors de chez eux, si tardivement pour venir courir. Il y a celle qui sort son chien pour sa dernière promenade, pour celle-ci, la motivation est assez évidente. Mais que penser de cet homme entre deux âges, visiblement peu entrainé, qui traîne la patte sur le chemin et souffre dans l’obscurité? A quoi pense celui d’une trentaine d’années, le physique avenant, qu’on imagine courtier en finances et plus volontiers à un « after work » en costume couteux qu’en short élimé en train de réaliser des accélérations poussives? Et que dire de cette femme la mine fatiguée mais néanmoins souriante, qui murmure une chanson dont elle semble connaitre par cœur les paroles alors qu’elle court d’un rythme régulier, insouciante comme si nous étions un dimanche matin d’été?Et quid de ce couple silencieux qui me dépasse d’un frôlement rapide de tissu? Et ce jeune homme qui hésite entre courir et consulter son téléphone visiblement plein de messages très importants?

Il fait un peu froid maintenant, l’humidité est rapidement tombée, les voitures se font plus rares sur la route, le silence recouvre chaque chose et c’est comme si toutes ces personnes s’étaient alors entendues pour faire corps avec ce moment suspendu, comme si chacun n’était qu’un passant discret, le plus inaperçu possible, comme pour ne rien déranger, ne rien troubler, ne plus rien abimer. D’ailleurs personne ne se salue et loin d’en ressentir une quelconque amertume, une sorte d’accord tacite invite en réalité chacun au silence. Certains adresseront un regard entendu teinté d’un vague sourire, d’autres préfèreront rester dans leurs pensées. A cette heure là, pour les coureurs de la nuit, les conventions sociales n’existent plus, ou du moins la liberté prend-elle alors le pas. Au fond, pour sortir à cette heure, sans doute faut-il une bonne raison. Une raison qui se suffit assez à elle même pour ne pas souhaiter penser à davantage.

Je songe à ce que l’on laisse derrière soi lorsque l’on court, ce à quoi on tente d’échapper imperceptiblement. Je pense à ceux qui ont eu une simple mauvaise journée. Je pense à ceux qui sont plus sérieusement dans une mauvaise passe. Je pense à ceux qui, plus profondément encore, ont besoin de cette échappée là. Certains se seront peut-être brouillés avec leur conjoint, d’autres n’auront peut-être plus de conjoint, d’autres penseront à leur travail ou celui qu’ils attendent, et puis d’autres encore n’auront finalement pas trouvé le sommeil. A chaque individu son histoire, mais sans doute chacun partagera alors un but commun, bien que unique et particulier, un but hors de lui, que seule l’action pourra porter. Alors je repense étrangement à Vol de nuit et ces hommes qui livrent le courrier quoi qu’il arrive. Je repense à la solitude, si magistralement décrite par ce livre. Et j’accélère un peu ma course, sur les chemins de poussières qui me ramènent finalement chez moi, laissant à leur solitude volontaire les silhouettes à jamais inconnues et refermant ainsi le livre de mes propres errances.

Jusqu’à ma prochaine sortie de nuit.

 

 

 

 

Miroir, mon beau miroir.

Alors que le Coach Shah s’amuse à planter ses griffes dans les troncs d’arbres de la forêt, moi, la déchirure dans la cuisse et l’âme en peine, j’ai du me résoudre à m’inscrire pour trois mois dans une salle de sport afin de m’entretenir sans trop solliciter ma blessure.

L’endroit est hautement bruyant et généralement bondé. Les couleurs des murs, sans doute un temps chatoyantes, sont aujourd’hui un peu écaillées. Les douches attestent d’une propreté approximative. Le petit hammam et le minuscule sauna ne prêtent guère à la relaxation, mais suffiront cependant à être le témoin de force persiflages: les femmes se musclent assurément la langue faute de mieux. Néanmoins, le lieu se vend et se veut toujours résolument « tendance » et à la pointe. Ne me demandez pas à la pointe de quoi, car je ne saurais vous répondre. Mais à en juger par les tenues couteuses fièrement arborées par les adhérents, j’ai pensé un temps que nous pourrions bien être filmés…Ne riez pas. Une téléréalité pourrait tout à fait avoir acheté les droits et la plupart des gens n’y verraient sans doute rien à y redire tant tout semble se prêter à la mise en scène. Récemment, un homme a mis une grosse droite à un autre. Le second était homosexuel, le premier vraisemblablement homophobe. Loin de s’en émouvoir, les témoins de cette scène absurde ont pu témoigner face aux policiers venus pour l’occasion. Ce jour là, il y a eu un peu plus de monde dans le sauna et le hammam. Et puis il n’y a pas de lumière. C’est fâcheux. On se dirait presque des chauve-souris. Et moi je ne suis qu’une souris, il ne faudrait pas l’oublier.  Alors pour adoucir le sentiment d’oppression, des écrans de télévision passent en boucles des publicités pour des équipementiers. De jeunes athlètes souriant courent, sautent, sur des plages ou dans les bois.  Personne n’y prête du reste vraiment attention, les regards se croisent sans se voir, on écoute de la musique, on ne se salue pas et on regarde ailleurs. On fait la queue pour accéder à une machine le dimanche matin. Généralement, les tapis de course sont les plus plébiscités…Je regarde ces gens qui attendent pour courir. S’ils ne m’étaient pas pour la plupart foncièrement antipathiques, je crois que je leur dirais que pour quelques euros ils pourraient tout aussi bien prendre le métro à quelques pas de là, filer dans le bois de Vincennes ou Boulogne et courir tout leur saoul. Mais je les regarde simplement s’aligner les uns à côté des autres comme des poulets de batteries. Moi aussi je m’aligne, comme une souris dans une roue, pour l’occasion transformée en vélo ou en marches d’escalier. Je commence à progresser sur ces exercices routiniers. De temps en temps, je vais courir quelques minutes. Ma douleur me rappelle à son bon souvenir et me précise ainsi qu’il est encore trop tôt. Je me résigne non sans me renfrogner.

Alors je retourne sur une autre machine. Je jette un œil aux écrans. Je me regarde dans le miroir auquel on ne peut échapper comme les pièces en sont littéralement remplies. Je croise des regards gênés. Tout le monde se scrute à la dérobée dans le miroir, pour vérifier tour à tour une position, une culotte de cheval, un rouge à lèvre ou un cheveu. Je crois qu’au fond tout le monde s’ennuie. Aussi on se regarde, pour se persuader de rester. Après tout, l’abonnement coûte fort cher. On a des journaux gratuits. Dehors il fait bien froid. La pause déjeuner ne permet pas mieux que ce lieu d’évasion. Et puis parfois, on est blessé et c’est rationnellement mieux rien. Et puis au fond ce n’est pas si grave et même plutôt drôle. Surtout quand on a persuadé sa meilleure amie de s’inscrire et qu’elle aussi, on la voit pédaler sur ce foutu vélo qui ne va nulle part…