La mauvaise altitude

Au commencement, on m’a détecté un problème d’attitude.

J’attaquais le sol joyeusement avec la pointe, le frôlant à peine, semblant le provoquer, agacer la poussière, rebondir mélodieusement, comme si la douleur n’avait pas sa place, l’économie aucune bribe d’importance, sans poser le talon maladroit en guise d’excuse feinte. La course me semblait ne devoir durer qu’une seconde, à peine, déjà achevée lorsque je toucherai la terre turbulente, rejouant sans cesse, inlassablement, ce même tour, me jouant de moi, et de tout le reste, dans un piaillement inconséquent. Une altitude légère, une pression de débutant. Un vieil homme, qui trottinait lentement chaque semaine près du lac que j’affectionnais m’avait surnommé la biche. Il disait en souriant mollement: «tu n’iras pas loin, petite, avec ce genre d’attitude; corrige donc ton attitude.».Sa voix fut grossie de celle des autres, de l’autre, et puis de lui. Lui aussi disait que mon attitude ne m’emmènerait pas loin et très certainement pas au bout d’un marathon- et très certainement pas au bout de quoi que ce soit. Un an plus tard, enracinée dans un sol silencieux, je finissais cette course suivant le conseil de la raison, me blessant mille fois et plus encore, acceptant cette douleur sourde lancinante comme prix à payer de la réussite tue. Ma foulée rasait le sol, humble et calculée; économe et méthodique. La vieil homme, les autres, l’autre, et puis lui, me dirent que j’avais progressé et que j’étais sur le bon chemin. De stratégie de course en méthodologie existentielle, il n’y a qu’un pas- rasant ou sauté, on ne s’en soucie pas.

Les chemins se croisent, les lacets de nos routes et de nos souliers se font et se défont. Le vieil homme court peut-être toujours à cet endroit, où moi, je ne  vais plus.

J’ai continué mon parcours, gardant en tête les conseils sages qui devaient me mener par delà, moins haut, moins vite, mais plus loin. Le marathon de Paris fut une réussite, mais une entreprise empreinte de complicité que je menais efficacement avec mon ami, mon frère, la jolie rencontre. Si la musique manqua, nous ne nous en aperçûmes pas, tant nos rires de joie couvrirent la probable tranquillité. L’Ecosse, fin septembre, signerait le passage à la solitude et raviverait une question restée sans réponse. Ne pourrais-je pas boucler une distance de 42 kilomètres en courant ainsi, sur la pointe, contre toutes les indications, en seule adéquation avec mon mauvais naturel?La préparation fut âpre et injuste. Je me brisais une côte et me présentais avec une bronchite qui m’avait suivie durant tout un mois auparavant- provoquant mon infortune osseuse. En outre, le parcours du Loch Ness jouait ironiquement sur les changements de hauteur, enchainant côtes assassines et descentes infernales. Je ne parvins pas à tenir l’objectif d’un temps escompté de 3H30. A trois minutes près. 3 heures, 33 minutes et 34 secondes: ce fut à cette vitesse que je pouvais, ce jour là, courir sur la pointes de mes pieds, avec cette mauvaise attitude qui ne mènerait nulle part et me laisserait seule. Il avait raison, ils avaient tous raison; le vieil homme, les autres et l’autre, et puis lui. Cela ne me mène nulle part. Mais qui peut prétendre sans ridicule à davantage? Par delà, il n’est rien de plus, plus loin s’évapore toujours le but, aussi ai-je repris mes petits bonds solitaires, isolée comme tout un chacun peut l’être malgré nos subterfuges, désertée vers le haut. Visant plus élevé, encore et encore un peu.

Les chemins se croisent. Plus de vieil homme, de nouveaux autres, peut-être un autre, plus jamais lui, et déjà elle. Je garderai ma mauvaise attitude. Et puis aussi, le ridicule de ma foulée. Contre cette musique en altitude, je ne veux plus rien échanger.

Massoudy

Seul ensemble.

Les semaines passent. Je cours davantage que je ne l’écris. Notre groupe d’entrainement demeure bien que les écarts de niveaux se creusent drastiquement. Je me rapproche du niveau de Julien, Guillaume talonne de près Laurent qui tend à s’échapper, devant, de plus en plus lointain, Ludo passe le mur du son avec un 10 kilomètres en 36 minutes et un 20 kilomètres en 1H19.

Quant à moi, j’inscris de nouveaux « records » personnels, autant de petites médailles et de silencieux dossards qui viennent se placer discrètement dans mon placard à vêtements.Quelques 45 minutes sur 10 kilomètres, 1H36 sur 20 kilomètres. Mais aussi des déconvenues, tout n’est pas linéaire et c’est bien ainsi.

A ce stade, en outre, plus aucun de nous n’a vraiment le même niveau. Aussi, si les entrainements sur piste ne posent aucun souci comme chacun va à son rythme, il ne peut en être de même pour les sorties de footing. Aussi avons-nous trouvé cette parade visant à nous inscrire dès que nous le pouvons à une course. Une course présente l’avantage de se mettre dans des conditions particulières de concentration et à chacun de réaliser un entrainement qui lui correspond. Une course c’est l’échange de sms à 5H du matin devant son gâteau énergétique. Une course c’est le billet en papier recouvert de scotch avec les temps de passage. Une course c’est presque un match en équipe !

Ludovic est le premier et le meilleur de notre équipe. Moi, je suis la dernière et la plus mauvaise. Nous sommes théoriquement et pratiquement loin. Mais paradoxalement, nous sommes en réalité très près. Durant les courses, je lui disais récemment  que je pensais à lui durant le parcours et que je m’amusais en voyant une branche, un panneau kilométrique, une montée, en me disant « tiens, il est déjà passé là, lui« . Je regarde quand la course le permet les coureurs au loin et je m’interroge: Est-il parmi eux, déjà? Ou plus avancé encore? 

Lui aussi y pense, il sait que plus tard, bientôt, quelques ou plusieurs minutes après, je serai à mon tour là où il est. Je pense à Ludovic, mais je pense aussi à Laurent qui souvent me rattrape et me dépasse dans un encouragement sur la fin du parcours, je pense à Guillaume qui avance à son allure régulière inexorablement irratrapable, et je pense à Julien qui n’est pas loin devant et parfois je me dis que je vais peut-être le retrouver- un de ces jours prochains, s’il n’y prend pas garde, je le retrouverai.

Les entrainements communs consolident les muscles et les coeurs. Le lien se renforce au cours des fractionnés. Nous sommes tous seuls durant nos courses aujourd’hui, mais notre compagnonnage nous relie. Nous sommes seuls, mais ensemble. Nous sommes un seul ensemble.

La course à pied est sans doute une juste allégorie de l’existence. On court comme on vit: toujours seul. Mais savoir, sentir, se souvenir, que d’autres sont passés ou passeront par là, sans toujours donner du sens aux choses, donne simplement, parfois, le sourire. Et il n’en faut pas davantage.

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Je mets un billet sur ta tête.

Hier s’est déroulé comme prévu le marathon de Paris sur lequel j’étais engagée. Grâce à Good People Run, le réseau social pour coureurs,  j’ai rencontré des copains formidables pour aller courir, tel que Gui le mercredi matin très tôt, Laurent le week-end, beaucoup plus régulièrement Julien, quand son emploi du temps le permet : mais le partenaire d’entrainement privilégié depuis plus de deux mois, à raison de quatre séances par semaine sans exception, c’est Ludovic. Sur le semi-marathon un mois auparavant, nous avions déjà le contrat visant à me faire terminer en moins de 1H45, ce qui fut chose faite en 1H44. Mais sur ce marathon, et pour voir ses prouesses à l’entrainement, nous avions concocté un autre plan. L’idée visait à rester ensemble jusqu’au 30e kilomètre, en me calant sur mon rythme de 3H45 et qu’au 30e il me lâche pour gagner un peu de temps et voir ce qu’il avait dans le ventre. Les semaines passant, je commençais à presque culpabiliser de le « retenir » avec moi jusqu’au 30e, le condamnant ainsi à un temps au dessus de 3H30 qui ne reflétait en rien son niveau véritable.

Alors, lors de la dernière semaine, j’ai eu une idée. S’il me laissait au 30e, et se mettait à courir les 12 derniers bornes à 14.4 kms.h il pouvait finir en 3H30. 12kms à cette vitesse, je l’avais vu le faire à l’entrainement, l’inconnue résidait donc alors dans le fait d’avoir au préalable 30 bornes dans les jambes, même à une allure basse pour lui. Moi de mon côté, avec 1h44 au semi, mon objectif de 3h45 semblait le plus beau à aller chercher à ce moment de l’année.Pour conclure, je lui ai donc dit: « eh bien moi, je mets un billet sur ta tête« . Chose à quoi il a répondu: « soit, alors moi aussi« . J’ai préparé la veille deux étiquettes à coller sur nos montres respectives qui disaient « Je mets un billets sur ta tête… ». Avec un logo en forme d’avion, en référence au surnom de Ludo: l’A380. Si au 30e, nous gardions le billet sur nos montres, alors l’un et l’autre devions tenir nos engagements, bien que nous ne soyons plus ensemble. Notre promesse nous garderait liés dans nos solitudes.

Après le passage apocalyptique pour moi au niveau des quais, ponctués de montées terribles, nous avions cependant déjà remonté de presque 4 minutes sur l’objectif de 3H45. Pour moi, il fallait alors tenir les 12 kilomètres à cette allure sans baisser trop pour garder l’avance ou au moins ne pas trop m’écrouler pour ne pas faire plus de 3H45. Pour Ludovic, 3H30 était touchable de 4 minutes en moins…Alors au 30e, on s’est regardé et puis il m’a dit : « alors? moi je mets un billet sur ta tête !« . J’ai acquiescé en disant que moi aussi. Et alors que j’ai vu partir dans une accélération incroyable mon fidèle copain, j’ai hurlé dans la foule étonnée:

« je mets un billet sur ta tête mon ami !« .

Au 33e km, ma famille et mes proches m’attendaient, j’étais galvanisée. Les quais passés, l’engagement pris, je me forçais à tenir autour de 11.5 kms.h dès que je le pouvais. Sur le chemin, j’ai croisé un copain, Giao, en grande souffrance, que j’ai essayé d’encourager de mon mieux. J’ai pensé à Guillaume parti dans les 3H30 qui devait être presque arrivé. J’ai pensé à Julien qui ne nous avait pas retrouvé au départ et j’ai espéré qu’il allait bien pour son premier marathon. J’ai croisé aussi Grégory de la Runnosphère, qui m’a accompagné quelques dizaines de mètres sur les derniers kilomètres en m’encourageant avec beaucoup de gentillesse. Et dans ma tête, je pensais à mon ami, Ludo.

Il était parti au 30e mais nous courrions toujours ensemble. Mon cerveau a passé en revue toutes les séances faites ensemble, toutes ces fois où on a fait plus que demandé à l’entrainement. Et cette phrase  » je mets un billet sur ta tête« . Entêtant, incontournable. Je savais qu’il ferait 3H30 si je tenais mon 3H45. Mais je voulais à présent garder nos 4 minutes d’avance. Alors, au milieu des presque cadavres et des mines déconfites, j’ai souri. J’ai tapé dans le dos de ceux qui marchaient, j’ai même accéléré quand j’ai vu la fin arriver.

Et je suis moi aussi arrivée. En 3H41 et 14 petites secondes. Ludovic était là. Malgré les demandes pressantes de l’organisation visant à le faire avancer plus loin, il était là. Il guettait sa montre, anxieux, comme à l’entrainement. Je l’ai vu de loin. On s’est tombés dans les bras quand j’ai passé la ligne. Il avait fait 3H29. Je crois que j’ai un peu pleuré. Mon cerveau a déconnecté quelques secondes. Un homme nous a pris en photo tant l’émotion était palpable. Ces semaines d’entrainement, sous la pluie, sous la neige, dans la nuit du soir et du petit matin, tout ce temps passé ensemble à souffrir et nous dépasser, mais rire et partager aussi, c’est tout cela qui nous a porté.

Et le sourire de nos proches, leurs encouragements, leur gentillesse et leur présence, l’après-midi qui a suivi, cette fois tous ensemble, avec Gui et son 3H29, et Julien et son 3H59 pour son premier marathon et pas mal de blessures et autres contrariétés sur son agenda d’entrainement. Nous remettons ça fin septembre.

En attendant, ce jour restera pour moi le jour où j’ai souffert certes physiquement, où il a fallu du mental fort comme sur chaque course telle qu’un marathon, mais ce chronomètre, s’il faut l’attribuer à une chose, et une seule, ce serait définitivement à l’amitié. Je mets un billet sur la tête de l’amitié. Merci mon ami.

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De l’engagement.

203Avec mes obligations de compte-rendus bien normales étant à la fois membre de la « Runnosphère » et ambassadrice de Good People Run, j’en aurais bien délaissé mon vieux blog souvent silencieux. Mais je ne peux l’abandonner ainsi, car quelque part, au tout départ, avant le journal Zatopek qui m’a fait confiance il y a plus d’un an sur ce seul blog, et avant Runner’s World pour lequel j’ai la joie de pouvoir annoncer qu’un de mes articles est actuellement en cours de relecture en interne pour la publication française, il n’y avait que lui, ce petit blog. Alors, je lui dois un billet, pour raconter ma participation au semi marathon de Paris. A toi lecteur, je commencerai par te révéler ce qui préoccupe souvent l’esprit. Le temps et l’objectif car là n’est pas, paradoxalement, l’essentiel de mon propos. Je visais 1H45 pour me rassurer en vue de ma participation au marathon de Paris avec un temps espéré de 3H45. C’est chose faite comme je termine ce semi en 1 heure, 44 minutes et 22 secondes cruciales s’il en est. Mais le meilleur reste à venir. Par le biais du site Good People Run cité précédemment, j’ai rencontré plein de gens très sympathiques, et des sous-groupes se sont formés. Pour ma part, j’ai rencontré Ludovic qui prépare le marathon de Paris sur les bases du même plan d’entrainement et  a le même objectif que moi. Ainsi, et bien que je sois plutôt solitaire et farouche dans mon approche de la course à pied, nous avons tout de même l’un et l’autre convenu que de nous lever à 6H du matin pour aller courir chacun seul au bois, ou nous cogner nos séances de fractionnés toujours dans la solitude pouvait certes présenter l’intérêt non négligeable d’une occasion propice à l’introspection intensive mais que l’expérience touchait vite les limites du découragement, surtout lorsque la température chute en dessous de zéro. Ainsi, nous sommes partis sur un plan d’entrainement en 8 semaines, hybride entre 3.30 sur les séances longues et 3.45 sur les fractionnés ( pour ma part en tous les cas, car lui tient à la fois sur les fractionnés et les fonciers les objectifs de 3.30). Pour nous affuter quant à notre esprit d’équipe en vue du jour J, je l’ai convaincu récemment de participer avec moi au semi-marathon de Paris. Ludovic, toujours positif et enclin à répondre présent, a donc accepté:  j’ai fait en sorte de lui trouver un dossard par le biais d’un copain qui le laissait pour rien et nous convimes dès le départ que nous resterions ensemble sur une base nous permettant d’aller chercher un 1H45 de bonne augure pour l’objectif de 3H45 du marathon. Pour des raisons aussi techniques que sans intérêt, relatives à une attente interminable pour accéder à la cabine des WC, nous avons finalement rejoint notre SAS de 1H50 dans les derniers. Et lorsque le départ fut donné, nous nous sommes heurtés au premier problème majeur qui devait en grande partie nous pénaliser par la suite: rattraper le temps, dépasser tous ces gens partis sur une base de 1H50 pour essayer de recoller à notre objectif de 1H45. Evidemment, dès le premier kilomètre, nous prenons une minute dans la vue. Moi je donne la vitesse en temps réel et Ludovic contre-vérifie le passage à chaque kilomètre. Nous devons donc nous adonner à notre grande passion du fractionné pour tenter de rattraper cette minute, qui n’est déjà pas si terrible quand on considère auparavant les efforts que nous avons du faire en termes de contorsion pour nous faufiler jusque là parmi les 1H50. Les kilomètres défilent plus vite que les secondes, et nous ne rattrapons pas la minute perdue. Nous courrons donc ce début de course après cette satanée minute, une obsession, une proie qui préoccupe toute notre attention. Une minute presque incarnée que nous allons finalement réussir à, enfin, rattraper. Cette minute, nous l’assassinons sans remord et avec un grand soulagement. Nous sommes enfin sur notre base de 1H45. Mais évidemment, l’un et l’autre voulons nous assurer de ne pas nous reposer sur nos lauriers,  la minute n’est que laissée pour morte,elle peut nous rattraper à son tour, ainsi donc nous profitons des descentes pour engranger des secondes de réserve et la semer pour de bon. Toujours sans nous perdre de vue, en restant sur notre double check vitesse en temps réel pour ce que ça vaut et vérification précise au passage au kilomètre. A un moment de la course,  sans que je puisse précisément dire lequel, nous avons réussi à avoir plus d’une minute d’avance, de 5 secondes mais…C’était sans compter le 16e kilomètre qui annonce la montée dans la rue de Reuilly. Nous avons convenu de ne prendre aucun ravitaillement. Pour nous, ce dimanche, ce semi, il s’agit de nous mettre en conditions marathon et jusqu’au 20e nous voulons pouvoir tenir sans rien du tout. Alors nous ne buvons rien et ne mangeons pas davantage. Dans la montée, je sens que mes jambes mais davantage ma tête commence à me trahir.  Je doute. Ludovic le sent et se colle donc devant moi pour nous frayer cette fois un chemin, je n’ai qu’à le suivre et garder la foi. Sentant à un moment mon désarroi, il me glisse rapidement un « courage, ça ne monte bientôt plus« . Je m’accroche sans lui répondre. Nous continuons notre parcours, ultra-concentrés sur le fait de ne pas nous perdre l’un et l’autre dans la foule indisciplinée, rester sur nos objectifs, je lui donne la vitesse, et lui il me confirme les secondes de sécurité en plus sur le 1H45. Et puis au 19e, je craque. Je lui dis dans une vague de découragement: « vas-y, pars, lâche-moi, il te reste deux kilomètres, tu peux faire la différence« . Je me dis que je vais reperdre la minute mais que je peux tenir mon objectif de 1H45. Et que lui mérite d’aller chercher un 1H43 voire pourquoi pas moins encore. Mais c’est sans compter sur l’engagement passé au départ. Car dans un léger flou de fatigue, j’entends mon   pote me répondre  » ça va pas ou quoi? Je te lâche de rien du tout, on a dit: on commence ensemble, on le fait ensemble,on finit ensemble. » Alors, les deux derniers kilomètres, je n’ai pas ralenti, pas pour moi, mais pour lui, lui qui aurait pu sans aucun problème accélérer comme il le fait à l’entrainement depuis 3 semaines, il l’aurait pu, je le sais, il le sait, mais ce jour là, l’engagement que nous avions pris avait plus de valeur pour lui que sa propre réussite. Et ainsi, parce que lui n’a pas accéléré, moi j’ai mis davantage et c’est ensemble que nous avons finalement passé la ligne d’arrivée.En moins de 1H45. En respectant ce que nous nous étions fixés moralement, en nous dépassement sportivement. Au delà du résultat chiffré sans intérêt, je retiens de ce moment la valeur de l’engagement qu’à eu cette personne à mon endroit. Il lui eut été facile, dans l’euphorie du moment, de me laisser dans les 2 derniers kilomètres, pour faire sa course, considérant qu’il m’avait déjà suivie plus ou moins sur tout le parcours car lui était bien plus à l’aise qu’il ne le sait lui-même. Personne ne lui en aurait tenu rigueur et certainement pas moi, j’aurais déjà été reconnaissante du chemin fait ensemble, mais tels n’étaient pas les termes du contrat. Et alors que tout aurait été prétexte à s’en affranchir, il est resté, en se retournant pour vérifier que je ne décrochais pas. La base line de Good People Run dit, « et si la course à pied était un sport collectif?« . Hier, j’ai su que si celle-ci demeure toujours une expérience humaine, donc intrinsèquement solitaire, vécue seule au plus profond de soi, il n’en demeure pas moins possible de le faire avec un autre être humain à ses côtés. Ce n’est rien d’autre que cela être une équipe, irrémédiablement seuls, comme tout individu l’est toujours, mais ensemble.

Pour le marathon, nous avons convenu de faire nos 30 premiers kilomètres ensemble. Puis, chacun continuera selon son chemin à lui.Car c’est aussi cela la force et la symbolique de la course à pied. La liberté. On peut tout à loisir contractualiser de courir parfois ensemble, du début à la fin, et parfois de se laisser partir. Partir, mais pas se quitter. Comprenne qui le voudra ou le pourra, l’infime et merveilleuse nuance.

Relegere Vs Neglegere

Le mot religion semble avoir une étymologie discutée. Cicéron entend faire dériver celui-ci du latin relegere qui s’oppose à neglegere comme le soin et le respect s’opposent à la négligence et à l’indifférence. Je m’en tiendrai à ceci, puisque ce concept fait aussi écho à la Reliance d’Edgar Morin. En outre, lors de mon dernier article pour Zatopek je m’entretenais avec un curé coureur, spécialiste du cross et du 5000m qui officie toujours en ASICS orange. ( L’article vaut, au passage, son pesant d’or et non pas parce qu’il est écrit par votre servante mais simplement car l’homme présenté est simplement formidable).  Aussi, lui et moi devisions honnêtement sur la perte de vitesse justifiée de la religion aujourd’hui alors que l’on assiste à l’inverse à une montée en puissance d’un sport comme la course à pied. Comme le dit l’article, les évènements sportifs ont remplacés les « grandes messes » pour aller « au delà ». Les mots semblent parler d’eux-mêmes.

Lorsque j’ai découvert le site Good People Run j’ai été frappée immédiatement par leur punch line, en apparence dynamique et commerciale: « Et si la course à pied était un sport collectif ?« . La question était pourtant posée aussi subtile que vraie. Car bien au delà sans doute de ce que l’on peut en penser au premier coup d’œil, il conviendra tout de même de s’intéresser à la dimension humaine d’une pratique comme le fait de courir, seul et/ou avec un autre. Je vois, ça et là, de nombreux blogs- sur lesquels je me garde bien de porter un jugement de valeurs– qui parlent de performances personnelles, d’objectifs à atteindre, de matériel à tester le plus souvent ( je me suis d’ailleurs également livrée à l’exercice récemment), mais assez rarement de lien, ou simplement de concept comme l’engagement, la discipline ou encore la liberté. On peut cependant,  pour nuancer le propos, à l’occasion trouver de vrais récits humains de communautés, pour ceux notamment qui sont adhérents à un club ou des communautés de blogueurs.

Mais dans un monde de plus en plus relié virtuellement mais égoïste humainement, quid de l’individu dans le doute? Quid de celui qui est seul et perdu dans une existence souvent bien difficile à appréhender? Du petit, du faible, du débutant, du blessé, du mal habile? Qu’advient-il de l’athée qui n’a pas vraiment la foi absolue et parfaite mais cherche sa voie néanmoins, autrement peut-être, mais n’abandonne pas et essaye au moins de se poser des questions sur sa place ici, sur son utilité, sur ses valeurs, ses certitudes? Pour revenir à du pragmatique comme je m’égares sur des chemins obscurs, en termes de course à pied très pratiquement, tout le monde n’a pas les qualités rédactionnelles pour tenir un blog sportif, ou oserais-je le dire, puisque je m’inclus dans le lot, la prétention nécessaire pour se livrer à une telle mise en avant de soi. Là encore pas de jugement, ni reproche: une simple constatation. Tout le monde ne sait pas, n’ose pas, n’a pas le temps de tenir un blog lui permettant de trouver éventuellement d’autres brebis égarées ou copains de route au sein d’une communauté virtuelle. A l’identique, nombreux sont ceux qui n’oseront jamais pousser la porte d’un club par peur ou excès d’humilité.

C’est là où les gens de Good People Run ont pour moi soulevé un point intelligent et foncièrement humain: comment créer du lien de façon extrêmement simple, rapide, en quelques minutes, sans plus d’investissement chronophage,  entre des gens, souvent de bonne volonté mais fragiles, tenaillés par la honte, la peur voire la procrastination?

Les idées les plus simples sont souvent les meilleures. Il s’agissait de mettre à disposition un outil et laisser les gens pas à pas, créer de petits groupes. D’abord modestes, sans effusion, mais créant du lien néanmoins.  Et ironie du sort, voici une anecdote. Je suis, comme vous le savez, ambassadrice pour ce site. Ce qui signifie pour en revenir à notre analogie religieuse que j’ai la foi en leur action. Un autre ambassadeur croyant de son état, fut choisi sur Paris. Un soir, celui-ci a pris l’initiative audacieuse de saisir son clavier pour me proposer d’unir nos forces et notre inexpérience pour organiser une première sortie. Après tout, faire la messe ne s’improvise pas ! J’ai évidemment accepté avec joie cette proposition ouverte et positive et c’est alors que nous avons réalisé que nous habitions très exactement à… 177 mètres l’un de l’autre. Dans une ville comme Paris. Qu’il allait s’entrainer dans le même bois et connaissait un stade éclairé et parfait à 2 kilomètres alors que je me turlupine depuis des semaines à en trouver un à proximité. En une inscription de 5 minutes, une présentation qui n’en demande pas davantage, j’avais trouvé un compagnon d’entrainement. D’autres propositions devaient suivre, toutes aussi aisées et simples. Comme une évidence affamée.

Alors certes, j’entends d’ici les remarques vaguement désabusées. Vous me direz, comme pour les sites de rencontres amoureuses,  » ça arrive aussi dans la vraie vie, tu aurais pu le ou la croiser dans le bois !« . Oui. C’est vrai. Mais soyons francs un instant. Je fais du sport, je ne cours pas en escarpins et je ne fais pas étalage de mes maigres ressources intellectuelles à cette occasion. Qu’il s’agisse de rencontrer une copine ou un copain, avec nos bonnets, nos écouteurs, nos plans d’entrainement, franchement : quelle probabilité pour que nous parlions? Quelle probabilité pour que cela arrive « dans la vraie vie »? Précisément car faire du sport ne s’inscrit pas dans une démarche de « rencontrer » quelqu’un. On sourit tout au plus aux autres coureurs qu’on voit en difficulté, et l’affaire s’arrête là.Pourtant cela ne signifie en rien que nous n’aimerions pas de compagnie, au moins de temps en temps, simplement, chacun se contente de sa solitude, ne souhaitant ni se priver d’un moment de liberté pour soi, ni importuner un ou une inconnue qui semble ne pas en vouloir davantage.

D’ailleurs pour en finir avec cet argument fallacieux de « rencontre réelle vs virtuelle », en quoi les deux propositions seraient-elles d’ailleurs antinomiques ? Je peux toujours rencontrer une co-équipière au stade la semaine prochaine. Le lien reste et demeure réel, quel que soit le biais qui permet de l’instaurer.

A ce titre, je vous proposerai donc dans ce billet et pour conclure sur du concret, pour essayer de créer du lien la chose suivante.

Si vous passez par là, de venir nous rejoindre le samedi 9 février à 10H Porte de Saint-Cloud, pour courir certes, mais surtout nous rencontrer, dans la vraie vie, pour rencontrer d’autres personnes peut-être elles aussi en quête d’un ou plusieurs compagnons de route, surtout sur cette route hivernale, pour s’engager pour soi mais aussi ensemble, dans une épreuve solitaire et commune, tendre à un objectif intime mais aussi partagé et profiter dans le présent, dans le réel, de la présence de l’autre, en lieu et place de nos identités confinées derrière nos écrans. C’est gratuit, bénévole et simple. Il vous suffira juste de faire le premier pas: venir. La vie, Jeremy et moi se chargeront du reste 🙂

Enfin…Good People Run, en français « les gens biens courent »…Que penser de cela?J’en suis arrivée à cette conclusion qui vaut ce qu’elle vaut et n’engage que moi. Courir c’est d’abord une discipline, un contrat moral passé avec soi-même, une promesse qu’on se fait de se tenir à quelque chose, avec ou sans objectif à la clef. Il y a donc l’intention de ne pas s’abandonner, ne pas se trahir, et respecter sa parole. Soi Vs Soi-même. Et ce chemin parcouru, cette réalisation de soi permet sans doute d’acquérir une confiance intime, de mériter sa propre estime et alors, pourquoi pas s’aimer davantage. Or, en développant ces qualités nécessaires et incontournables, on comprend peu à peu que ce sont et seront les  mêmes qui demain, nous permettront d’être des gens biens vis à vis des autres, de nos amis, nos familles, les gens auprès de qui nous nous engageons.

La course à pied propose à l’homme de se confronter à lui-même pour qu’il découvre la mesure de son courage et l’estime de lui-même. La course à pied peut permettre à des gens en questionnement de trouver des réponses et qui sait, un jour, pouvoir se regarder en face dans la glace le matin, quel que soit le temps au marathon, quel que soit l’équipement, et se dire : une fois encore, j’irai à mon entrainement, qu’on m’y attende ou pas, car moi je ne me décevrais pas, je ne me décevrais plus. Des gens « bien » qui courent après l’amour, la vérité, la paix, sont légion dans le monde. Car Courir n’est pas à restreindre finalement au seul fait d’utiliser ses jambes pour avancer. Il s’agit, je pense de « courir après quelque chose », une quête de sens, une volonté farouche « d’avancer ». Il faut parfois trouver un infime moment pour se poser, savoir après quoi on veut alors précisément courir, et puis tenir, résister, endurer. Et saisir les opportunités.

Aussi, au plaisir de vous rencontrer.

GoodPeopleRun2

Who let the mouse out?

Voila deux mois. Deux mois que je n’ai rien trouvé à raconter tant les séances en salle se ressemblent toutes.  Les semaines passent, silencieusement mais promptement. Le décor figé ne laisse que peu de prise aux surprises et découvertes qui font la beauté des sorties en extérieur, les tergiversations tournent en boucles à l’image morne du tapis roulant. Mais finalement 2012 est arrivé avec pour moi, enfin, la possibilité de reprendre les entrainements et les sorties en extérieur.

Ma douleur à la cuisse demeure néanmoins. Certes petite, parfois totalement infime, d’autres fois plus palpable. Elle est sans règle, sans logique et sans explication. Je me suis alors faite à l’idée que je devrai, à l’avenir, faire route avec elle. Et je suis donc retournée dans la forêt armée de ma petite douleur et de mon enthousiasme.

A ma grande surprise, je n’ai pas perdu grand chose de mon modeste niveau. Je peux courir une heure à 11kms/h et faire des fractionnés où j’enchaine les kilomètres tantôt à 12, tantôt à 10. J’ai aussi bouclé une sortie longue de 22 bornes en deux heures. De retour dans la forêt, je retrouve le plaisir de la liberté. Mais en revanche, beaucoup moins celui de la solitude: diantre, qu’est ce qu’il y a comme monde dehors le dimanche matin ! A n’en pas douter, la course à pied devient un sport « tendance ». Je croise des coureurs de tous les niveaux, de tous les âges, en couples, solitaires ou entre amis, équipés ou en slip, il y a précisément de tout. Le bois bourdonne de discussions animées et résonne des nombreux pas. Égoïstement, je regrette vaguement cet engouement soudain, tant l’an dernier, à la même époque, elle était vide ma forêt. Mais enfin c’est ainsi, il convient de savoir partager, semble-t-il, y compris la liberté…

Du coup, comme la course à pied s’avère en vogue, les publications sur le sujet fleurissent. Pour ma part, j’ai collaboré au dernier numéro du magazine Zatopek qui devrait prochainement sortir en France. Mon article évoque le fait de courir pour une cause et propose une petite mise en lumière de mon association, The Brooke. Quant aux prochains numéros du journal, je ne vous en dis pas davantage pour ménager mon petit effet, mais j’ai dors et déjà une petite rubrique de prévue et un merveilleux portrait à vous proposer cet été. J’ai grand hâte !

Enfin, je profite de ce billet pour remercier chaleureusement Greg, le CEO de la Runnosphère. Grâce à lui et son engagement, mon Shah et moi avons pu bénéficier de dossards pour le semi marathon de Rueil-Malmaison. Ayant vécu de 0 à 10 ans à Rueil, cette course me tient tout spécialement à cœur. Pas tant que j’espère y faire une incroyable performance, mais il s’agit pour moi d’un petit pèlerinage, d’autant plus sympathique que ma famille viendra nous encourager. Mon grand père, né en 1929, quittera exceptionnellement son douillet fauteuil pour voir ses petites filles cavaler. J’évoque un pluriel comme j’entraine ma jeune cousine dans l’aventure. Ce sera donc une course familiale et conviviale pour revenir tout doucement dans la course, au sens propre et figuré.

Enfin, je réfléchis très sérieusement à l’opportunité de m’inscrire dans un club. Mon maigre niveau n’intéressera sans doute pas une équipe, mais pour moi ce serait sans doute l’occasion de glaner conseils et encouragements.

La suite au prochain numéro.

Cause commune.

Me voici revenue de Berlin, assise devant mon ordinateur, à Paris. Le marathon est terminé. Ce qui avait motivé l’ouverture de ce blog est derrière moi. Et tout est passé si vite. Des récits de marathon, il y en a beaucoup. Tout le monde raconte l’enthousiasme quand on va chercher son dossard, l’émotion quand on accroche sa puce le jour J sur ses chaussures, les doutes qu’on avale en même temps que ses pâtes matinales. Tout cela est vrai et d’une rare intensité. Et si je ne vous le raconte pas, c’est tout simplement car vous aurez mieux fait de le vivre plutôt que de me lire. En revanche, je voudrais dire l’émotion, le combat qui se joue pendant 42 kilomètres. Car c’est ça qui m’a surprise.

Je suis arrivée en retard sur la ligne de départ. Une mauvaise organisation avec les autres personnes qui nous accompagnaient. Rien de grave, mais à peine 3 minutes avant que ne retentisse le coup de pistolet, c’était un peu juste. Qu’à cela ne tienne, j’ai discuté avec ma voisine pour tromper le stress. Une danoise qui en était à son deuxième marathon et visait 4H après avoir fait 4H30 la fois précédente. Derrière nous, une hongroise en était comme moi à sa première tentative et comme moi, avait peur et les larmes aux yeux dans cette foule envoutée, survoltée, qui hurlait alors que le commentateur donnait les noms des superstars présentes ce jour.

J’ai passé la ligne de départ dix minutes plus tard, avec la souriante danoise, qui m’a dit de lancer ma montre. Sans doute craignait-elle que j’oublie, toute à ma confusion extatique. Bien entendu, comme tous les débutants enthousiastes de la terre, nous nous sommes élancées sous le beau soleil de Berlin, galvanisées et pleines de certitudes, sous les encouragements d’une foule immense et hallucinante par son soutien. Les 15 premiers kilomètres sont passés vite. Trop vite. Si bien qu’au 15e, j’ai senti que je ne pourrais pas la suivre jusqu’au bout et malgré un bon début de complicité, teinté de sourires, petits mots, et de verres d’eau rapportés mutuellement du ravitaillement, je lui ai dit de me laisser. Cela a été un petit déchirement. Elle a hésité et moi j’ai insisté, alors elle est partie et je me suis retrouvée seule.

Seule avec moi-même, mais très entourée de visages variés. Il y a ceux qui comme moi couraient seuls, ceux qui couraient entre amis, ou encore en couple. Des gros, des maigres, des grands, des petits, des noirs, des blancs, des jeunes, des vieux. Une foules bigarrée qui courait inexorablement vers un objectif commun. Restée seule, j’ai du aller au ravitaillement systématiquement et ainsi goûter les joies de la bousculade, de ceux qui vous piétinent sous pitié, vous poussent sans ménagement. Méthodique et déterminée, j’ai pris mes gels et mes verres d’eau en montrant mes dents de souris.

Du 15e au 25e, je me suis dit que j’avais fait une erreur en partant vite mais qu’à présent, il me fallait assumer et continuer. Peut-être ne ferais-je pas 4heures, mais l’essentiel étant de ne jamais lâcher, ne surtout pas effleurer l’idée d’un éventuel abandon. Inlassablement, me revenaient en tête les mots de Armstrong: la douleur est temporaire, qu’elle dure une seconde, une minute ou une année. L’abandon quant à lui, dure pour toujours.

Au 25e, je commençais à user de tous les subterfuges pour me leurrer et me dire que tout allait bien. Sur le côté, des gens commençaient à marcher, s’arrêter. J’ai dépassé un homme qui pleurait. Il ne pouvait plus avancer malgré les encouragements désolés de la foule. Je me suis dit que moi, je le pouvais encore, aussi n’avais-je pas le droit d’abandonner. Au 25e, j’ai aussi retrouvé mon Shah qui avait décidé de m’attendre depuis presque une heure. Comme il n’avait pas ses 3heures dans les jambes ce jour là, il avait décidé de vivre ce premier marathon avec moi. Nous avons alors commencé à courir ensemble, comme si souvent, et j’ai éprouvé de la gratitude.

Il était là pour moi, il avait décidé de remettre son objectif personnel à plus tard pour moi. De ce moment, j’ai chassé le mot « abandon » de ma tête. Le pire serait simplement de ralentir. L’arrivée de Stan m’a redonné quelques kilomètres de fraicheur dans les jambes, et puis, comme presque tout le monde, je suis arrivée au 32e kilomètres. J’étais déjà dans l’inconnu depuis 2 bornes, n’ayant jamais dépassé les 30kms à l’entrainement. Or, 32 kilomètres, c’est encore 10 bornes à user le macadam. On a fait le plus long, mais certainement pas le pire.

Ces dix derniers kilomètres ont été un grand moment de solitude. Je voyais les autres autour de moi,tout aussi profondément enfoncés en eux-mêmes. Les groupes, les couples, tout ceci semblait plus diffus alors. A partir de ce moment suspendu, chacun se retrouve seul avec sa cause, son rêve-qui ironiquement est le même pour tous. Arriver. Le regard fixe, le front plissé, les pas se font lourds vers l’unique cause commune. Le silence des coureurs est alors proportionnel à la liesse des nombreux supporters qui redoublent d’encouragements variés. On les entend comme derrière une vitre, on sourit comme dans un songe.

Les trois derniers kilomètres, je n’entendais plus distinctement ce que me disait mon Shah. J’essayais de me dire que ce n’était rien, que des kilomètres j’en avais fait des milliers pour en arriver là. Mais quand le corps a abandonné il y a un moment et qu’il ne reste que la tête, la raison vacille un peu, on perd pied avec la réalité. Il ne reste que quelques mots qui reviennent marteler l’esprit. « Continue ».  » Tu peux ». « Encore ». « Bientôt ». Et finalement, ce fut la ligne droite. J’ai vu des regards déterminés, des jambes tétanisées. Moi, j’ai pris la main de mon chat sous la porte de Brandebourg. Et quelques mètres avant la ligne d’arrivée, j’ai accéléré. Le momentum. Peut-être ne le referais-je jamais, me suis-je dit, alors c’était maintenant.

J’ai passé la ligne en 4H07. A peine derrière, j’ai arrêté ma montre. Et c’était terminé. Mes jambes se sont dérobées immédiatement, je n’avais plus rien en stock ce jour là. J’ai pleuré et serré mon chat. Il n’y avait plus que ça à faire, enfin. Et puis, il m’a soutenue sur quelques mètres, dans un brouillard, il m’a mise la couverture donnée à l’arrivée sur le dos. M’a dit qu’il était fier de moi. J’ai souri. J’ai pris ma médaille et remercié les larmes aux yeux, encore. Remercié pour ma médaille, mais surtout pour être arrivée là. Nous sommes allés nous allonger au soleil et j’ai repris le cours de la réalité, peu à peu. J’ai raconté inlassablement mes émotions, mes sensations. Le chat a écouté patiemment en dodelinant et m’obligeant à boire. Le débutant est prolixe, il le savait pour l’avoir lui-même été, un jour.

Plus tard, nous sommes allés voir les derniers coureurs arriver. Il y avait encore des luttes, des regards fixes et beaucoup de volonté sur ce dernier kilomètre. On a encouragé à notre tour ces gens qui couraient sans plus trop savoir comment, éclopés, usés, au bout d’eux-mêmes, mais déterminés. J’ai été touchée par ce spectacle incroyable de dépassement à la fois solitaire et commun.

Et maintenant? Maintenant je peine à marcher et j’arbore fièrement mon t-shirt estampillé Berlin. Maintenant, mon chat envisage un autre marathon avant la fin de l’année, pour retenter son objectif. Maintenant, je sais que je vais continuer à courir car cela a changé ma vie. Le marathon et sa préparation m’auront montré que je valais davantage que ce que je pensais avant de commencer. Modestement, patiemment, j’ai réussi à tenir mon projet et aller au bout. C’est là la vraie victoire.

Demain, je vais continuer à m’entrainer, pour gagner en vitesse, en endurance et peut-être l’année prochaine, retenter l’expérience, pour cette fois descendre en dessous de 4 heures.

Ne le dites à personne, mais je crois que je n’en ai pas terminé avec cette histoire.