La mauvaise altitude

Au commencement, on m’a détecté un problème d’attitude.

J’attaquais le sol joyeusement avec la pointe, le frôlant à peine, semblant le provoquer, agacer la poussière, rebondir mélodieusement, comme si la douleur n’avait pas sa place, l’économie aucune bribe d’importance, sans poser le talon maladroit en guise d’excuse feinte. La course me semblait ne devoir durer qu’une seconde, à peine, déjà achevée lorsque je toucherai la terre turbulente, rejouant sans cesse, inlassablement, ce même tour, me jouant de moi, et de tout le reste, dans un piaillement inconséquent. Une altitude légère, une pression de débutant. Un vieil homme, qui trottinait lentement chaque semaine près du lac que j’affectionnais m’avait surnommé la biche. Il disait en souriant mollement: «tu n’iras pas loin, petite, avec ce genre d’attitude; corrige donc ton attitude.».Sa voix fut grossie de celle des autres, de l’autre, et puis de lui. Lui aussi disait que mon attitude ne m’emmènerait pas loin et très certainement pas au bout d’un marathon- et très certainement pas au bout de quoi que ce soit. Un an plus tard, enracinée dans un sol silencieux, je finissais cette course suivant le conseil de la raison, me blessant mille fois et plus encore, acceptant cette douleur sourde lancinante comme prix à payer de la réussite tue. Ma foulée rasait le sol, humble et calculée; économe et méthodique. La vieil homme, les autres, l’autre, et puis lui, me dirent que j’avais progressé et que j’étais sur le bon chemin. De stratégie de course en méthodologie existentielle, il n’y a qu’un pas- rasant ou sauté, on ne s’en soucie pas.

Les chemins se croisent, les lacets de nos routes et de nos souliers se font et se défont. Le vieil homme court peut-être toujours à cet endroit, où moi, je ne  vais plus.

J’ai continué mon parcours, gardant en tête les conseils sages qui devaient me mener par delà, moins haut, moins vite, mais plus loin. Le marathon de Paris fut une réussite, mais une entreprise empreinte de complicité que je menais efficacement avec mon ami, mon frère, la jolie rencontre. Si la musique manqua, nous ne nous en aperçûmes pas, tant nos rires de joie couvrirent la probable tranquillité. L’Ecosse, fin septembre, signerait le passage à la solitude et raviverait une question restée sans réponse. Ne pourrais-je pas boucler une distance de 42 kilomètres en courant ainsi, sur la pointe, contre toutes les indications, en seule adéquation avec mon mauvais naturel?La préparation fut âpre et injuste. Je me brisais une côte et me présentais avec une bronchite qui m’avait suivie durant tout un mois auparavant- provoquant mon infortune osseuse. En outre, le parcours du Loch Ness jouait ironiquement sur les changements de hauteur, enchainant côtes assassines et descentes infernales. Je ne parvins pas à tenir l’objectif d’un temps escompté de 3H30. A trois minutes près. 3 heures, 33 minutes et 34 secondes: ce fut à cette vitesse que je pouvais, ce jour là, courir sur la pointes de mes pieds, avec cette mauvaise attitude qui ne mènerait nulle part et me laisserait seule. Il avait raison, ils avaient tous raison; le vieil homme, les autres et l’autre, et puis lui. Cela ne me mène nulle part. Mais qui peut prétendre sans ridicule à davantage? Par delà, il n’est rien de plus, plus loin s’évapore toujours le but, aussi ai-je repris mes petits bonds solitaires, isolée comme tout un chacun peut l’être malgré nos subterfuges, désertée vers le haut. Visant plus élevé, encore et encore un peu.

Les chemins se croisent. Plus de vieil homme, de nouveaux autres, peut-être un autre, plus jamais lui, et déjà elle. Je garderai ma mauvaise attitude. Et puis aussi, le ridicule de ma foulée. Contre cette musique en altitude, je ne veux plus rien échanger.

Massoudy

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