De l’obstination.

L’obstination est un nom féminin. Pourtant, mardi dernier elle fut dignement représentée par deux hommes et moi-même. En ce mardi soir, Ludovic, Julien et moi-même, devions pour suivre notre plan d’entrainement marathon, courir comme des lapins sur 200 mètres, nous reposer 45 secondes, c’est à dire plus précisément, ne pas nous reposer, pour repartir immédiatement. Il fallait répéter ce manège absurde aux yeux des hommes, huit fois de suite, s’accorder une sieste honteuse de 3 minutes, qui rappelle combien le temps est une donnée relative au regard du contexte, et puis repartir pour une nouvelle série de 8. Avant et après, le plan préconisait de courir entre 30 et 15 minutes. Ce que le plan ne savait pas et que nous allions bien vite découvrir en appelant le stade à 17H, c’est que celui-ci était fermé. Pas de stade, pas de piste. Pas de piste, pas de fractionnés? Avec une couche de 35 centimètres de neige, la personne qui me répondît au téléphone m’informa de cette funeste nouvelle-en outre, quand je m’enquis de savoir si elle escomptait mieux pour demain, elle me fit remarquer qu’elle était agent de maintenance, non pas météorologue. J’en fus donc pour mes frais et commençais à avertir les deux copains de la problématique qui s’offrait à nous.

Mais à 17H, encore plein d’entrain et de détermination, au chaud chacun dans nos canapés ou fauteuils, après échanges de 30 textos à la minute, nous décidons tout de même de maintenir cette séance. J’ai repéré une ligne un peu droite, avant d’arriver au bois, une allée sans voiture, calée entre le périphérique en surplomb et donc éclairée, avec le bois sur son autre bord. Il y a même des barrières, aussi, avec un peu de chance, nous aurons au moins un repère. Le plan nous semble d’enfer, nous sommes définitivement trop rusés ! Nous nous donnons rendez-vous pour 19H chez moi. De mon côté, je cravache mes articles, Julien se presse de revenir de son travail dans Paris, loin de notre point de ralliement, il arrive à l’heure à la maison pour se changer rapidement, et nous attendons notre 3e acolyte, Ludovic, toujours à l’heure. Sauf que cette fois, à 18H45, Ludovic est toujours dans sa voiture et sent que la galère ne fait que commencer pour lui. Il nous avertit qu’il risque d’avoir du retard. Nous le rassurons en lui disant que nous pouvons attendre. Bonne attitude de notre part car nous allons en effet devoir attendre.Attendre longtemps. Ludovic n’est qu’à 8 kilomètres de nous, si proche que nous pourrions presque le rejoindre en courant sur la départementale, mais la voiture est coincée dans le trafic. Il est plus de 20H et notre ami peste contre tous les diables, il désespère et se demande s’il ne va pas poireauter là des heures durant pendant que Julien et moi devisons patiemment . Finalement, dépité, Ludovic nous invite à y aller sans lui. Au dehors, la neige tombe presque en tempête et la ville semble aussi déserte que dans des films d’horreur lorsqu’elles tombent aux mains des zombies. Aussi, par grand altruisme et vaguement un peu pour repousser ce moment qui risque d’être grandiose, nous lui disons que nous l’attendons quoi qu’il en coûte. A ce stade, nous pensons que même si nous devons faire cette séance en pleine nuit, elle sera faite. Finalement, Ludovic arrive chez lui et le rendez-vous est donné pour 21H à peine, devant notre point de chute, le Mac Donald, détail sans aucune importance pour le récit, mais qui fait toujours sourire les coureurs qui tiennent un régime scrupuleux. Un Mac Donald comme point de rendez-vous pour des marathoniens? Venez-comme vous êtes dit leur slogan, alors…

A la lueur des lampadaires, dans les rues totalement désertes de toute âme et même de véhicule, nous partons en direction du bois. Nous sommes contents de nous retrouver enfin, nous commencions à douter, or l’abandon ne s’avère aucunement une option. Un jeune couple se précipite dans le café que nous dépassons et la jeune femme de s’exclamer : »eux, ils ont du courage!« . C’est vrai madame, nous en avons. Mais parfois, la frontière entre courage, bêtise et folie peut s’avérer ténue…Pour l’heure, il règne une ambiance étrange. Nous sommes boulevard Murat, un immense boulevard, et nous courrons comme des lapins mécaniques au milieu de la route. La ville semble nous appartenir, nos pieds s’enfoncent littéralement dans des centimètres de neige, nous forcent à bondir plus que d’habitude, donnant à notre foulée une impression de ressort, et Julien et moi, qui ne portons pas de lunettes, devons courir souvent les yeux mi-clos , ou ouvrir un oeil, puis l’autre. Nous rions nous-mêmes de nous voir ainsi déambuler, tels des fantômes irréels . Nous entrons dans la forêt, évidemment sans lampe frontale, sur un chemin de racines, où nous nous faisons tout légers pour tenter de ne rien effleurer de malencontreux pour nos chevilles. Le vent dans le nez, nous nous transformons vite en bonhommes de neige animés…Les sourires se figent sous le froid, mais demeurent.

Arrivés au point que je visais, nous constatons que certes, nous avons bien une ligne, mais que la dite ligne est aussi recouverte d’une épaisse couche de neige. Que faire? Nous sommes là, il est 21H15, il fait nuit, nous mourons littéralement de froid, alors nous rions et regrettons amèrement de ne pas avoir pris de quoi filmer ce spectacle totalement improbable. Nous décidons de calculer combien font 200 mètres avec mon podomètre farceur et le GPS susceptible de Julien. Partant d’une barrière, nous commençons notre entreprise. Le repérage est sommaire, mais tient la route, sans mauvais jeu de mot. D’un côté nous avons une barrière et de l’autre côté, nous traçons une ligne dans la neige, comme une marelle dans une cour d’école. Les trentenaires sont retournés en CM2, et ce soir, tu vas voir ta gueule à la récré.

Nous lançons les chrono pour la dite « récréation » et tels des possédés, nous nous élançons dans la nuit, le vent bien de face dans la trombine, la neige dans les yeux, sur notre ligne de fortune qui glisse, s’enfonce et dérape vaguement. Les deux garçons dépassent allègrement en vitesse les 47 secondes pour boucler ces 200 mètres. Quant à moi, et contre toute attente, je les tiens. Les quatre premiers passages furent à peu près honorables, mais à partir de là, la grosse galère a vraiment commencé. Les mains gelées envoient des douleurs lancinantes sous les gants mouillés, les pieds sont trempés, les orteils gèlent, le visage ne peut plus s’animer, certains 200, je dois courir les yeux fermés tellement le vent projette de la neige dans ceux-ci. Julien use d’une fourberie sans scrupule et toute personnelle pour se caler dans le sillon de Ludovic qui se prend donc le vent tout en protégeant malgré lui notre pote. Et alors que nous pouvions encore échanger lors des premiers passages, dès la 5ème arrivée, il n’y a plus un mot murmuré entre les souffles saccadés , juste le décompte lancinant de Ludovic qui nous assène toutes les secondes que nous perdons à nos 45 de repos et répit. Lorsque la première série s’achève, je peux tout juste leur faire partager ma furieuse et inexorable envie de vomir. Nous avons 3 minutes pour nous « reposer », nous entamons donc de minuscules cercles quasi sur place. Au loin, un promeneur nous scrute avec inquiétude. Quelle est donc cette bande de trois cinglés en train de tourner sur eux-même par -5C° en pleine nuit? Une secte. Des échappés d’un asile? Rien de bon, c’est certain. A ce titre, alors que les 3 minutes s’achèvent déjà et que nous devons, en piteux état, repartir sur notre ligne, le vieil homme voit alors débouler à toutes blindes les trois fous ! Il s’arrête pour nous regarder fondre sur lui, se calant sur le côté du chemin. Nous le dépassons évidemment, et allons recommencer notre manège de cercles concentriques de l’autre côté. L’homme reste un instant immobile, interdit. Dans notre groupe, plus un seul mot. La souffrance s’accroche à chaque flocon, mais au fond, tout au fond, nous rions de nous-mêmes, de cette situation ubuesque, de cet homme, de cette ligne qui ne ressemble à rien, de ces exercices qui n’ont aucun sens si ce n’est le nôtre. Il faut déjà repartir et l’homme voit à nouveau passer les dératés. Il reprend sa marche lente et finit par nous dépasser en nous lorgnant à la dérobée, sans un mot, de risque d’attiser nos éventuelles folies meurtrières. Pour nous, il reste 3 fois 200 mètres à faire. C’est là que Julien commence à vouloir en découdre avec Ludovic. Evidemment, eux ne tiennent absolument pas le plan de 3H30, mais ils s’amusent et quant à moi, je suis tel un métronome, sur mes 47 secondes. Avant de faire notre dernière ligne, Julien nous demande « et après? On fait un tour de lac?« … »On va voir » lui répond on de concert Ludovic et moi. La course à pied aide à vivre dans le présent, nous savons qu’il peut se passer beaucoup de choses en 47 secondes aussi évitons nous les promesses hâtives et les prompts engagements.

Nous partons sur nos derniers 200 en lâchant aussi les dernières forces, moi je ferme les yeux, de toutes façons, je ne vois rien depuis le début, et c’est une ligne droite, je me dis que tout ceci est aussi improbable que drôle, finalement. A l’arrivée, les gorges sentent le goût du sang, les mains hurlent, les peaux se déchirent un peu mais Julien n’ayant pas eu sa réponse quant à sa proposition, nous nous jetons un oeil, et puis presque en une seconde, sans réel accord prononcé, nous repartons. Tour de lac, il y aura. Trempés, transis de froid, sautant dans les flaques vicieuses cachées sous la neige, nous avons rajouté un bon quart d’heure à cette séance apocalyptique. Les filles de joie dans les voitures qui attendent leurs clients regardent passer les 3 silhouettes, qui ne viennent pas pour elles assurément. Ce soir là, nous avons du faire le sujet de bonnes histoires le lendemain : » les filles, vous avez vu les trois dingues qui couraient dans la tempête hier?!« .

Sur le chemin du retour, il est déjà presque 22H bien passés, la ville est encore plus silencieuse, la neige plus dense, nous sommes littéralement seuls, nous pouvons traverser au vert comme bon nous semble, zigzaguer dans le boulevard, tourner sur le rond point, nous étendre sur le sol, hurler, il n’y a plus d’être humain, on eut dit une ville en carton, des décors de cinéma. Nous sommes recouverts d’une fine couche de glace, nos visages sont figés et nous avons du mal à parler, ce qui ne nous empêche pas de deviser sur le mauvais calibrage de ma montre, sur le marathon qui approche, sur la prochaine bouffe la semaine d’après, qu’on va se faire pour nous donner du courage. Il règne dans l’air un parfum de transgression. Nous n’aurions pas du être là, la Nature a tenu tous les hommes en respect chez eux et nous sommes allés la taquiner, mais fort étrangement, devant tant d’obstination, nous avons bien du lui inspirer du respect car sur le chemin du retour, étrangement, pour un court instant, la neige a cessé, nous avons eu moins froid, et nous avons pu contempler ce spectacle incroyable,écouter ce silence parfait troublé par le simple bruit de nos pas qui s’enfoncent dans la neige, à la lumière orange des lampadaires, dans cette ambiance entre surréaliste et onirique.

La compagnie s’est finalement séparée là,  devant le Mac Donald presque vide, bien contente d’elle, au fond, comme cela se lisait sur les sourires congelés, comme des gosses qui ont fait un mauvais tour mais seraient enclins à recommencer immédiatement s’ils le pouvaient. La semaine prochaine, le trio espère néanmoins retrouver une piste traditionnelle. En attendant, Ludovic et moi, comme voisins, continuons nos sorties le soir, à la nuit tombée, quand tout le monde rentre hâtivement se calfeutrer au chaud, vers 19H, nous partons vers les bois gris noirs, ou la piste orange et ses lumières criardes.

« Je me demande ce que toutes ces sorties feront le jour du marathon » me dit Ludovic hier soir, à 12kms.h sur une sortie qui devait  quant à elle, être à 10. Je n’ai rien répondu sur le moment, mes pensées étaient restées derrière. A tête reposée, je crois que toutes ces sorties ne feront rien de plus le jour du marathon que tous les autres jours qui suivront. Ces sorties ne sont rien d’autres que des instants, des moments, du présent qui deviendront vite des souvenirs. Des souvenirs, le fuel du coeur le jour J, et à jamais.

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4 réflexions sur “De l’obstination.

  1. Merci pour ce billet et en découvrant ce blog merci pour tous les autres qui sont tous de qualités. Lecteur de Zatopek aussi ( la meilleur revue sur la course à pied selon moi) on y retrouve l’esprit qui y règne … pour rebondir sur ce post, une citation de René Char:
    Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir.

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